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À la recherche du Sphinx chauve-souris et de l’Écaille du séneçon

Il y a quelques jours, je recherchais une photo parmi mes clichés de l’année dernière, et je suis tombée sur les photos d’une chenille que je n’avais pas réussi à identifier à l’époque. C’était le 4 juillet 2020 : nous avions invité une amie à la maison pour quelques jours, et pendant que j’étais au travail, mon compagnon l’avait emmenée faire un peu de botanique au bord d’une ancienne carrière. Le soir, elle avait ramené plusieurs plantes pour les mettre sous presse. De son bouquet de plantes était tombée une petite chenille, qu’elle m’avait donnée, et j’avais tenté de la nourrir avec diverses plantes, en vain. À ce moment là, j’avais vaguement cherché à l’identifier, sans parvenir à trouver une correspondance avec une espèce précise. La chenille refusant de se nourrir, je crois que j’avais fini par la relâcher…

Il y a quelques jours donc, je suis retombée sur cette photo. Et là, un détail m’a immédiatement frappée : la dernière paire de fausses-pattes de ma chenille, elle est énorme ! Et ça, c’est une caractéristique que l’on retrouve chez certaines chenilles de Bombycoïdes, notamment les Sphingidés et les Saturniidés… Bon, ma chenille ne peut pas être une chenille de Saturniidé : il n’y a que très peu d’espèces en France, et je les connais toutes. En revanche, les Sphinx, j’avoue que je ne m’y suis jamais intéressée en détails…
L’année dernière, je n’aurais jamais pensé à chercher chez les Sphingidés, parce que cette chenille ne possède pas de scolus. Mais après tout, la chenille du Sphinx de l’épilobe (Proserpinus proserpina) non plus n’en possède pas, alors…

J’ai consulté la galerie des Sphingidés de Lépinet, à la recherche des chenilles de sphinx qui n’ont pas de scolus. Il y en avait deux : le Sphinx de l’épilobe cité plus haut, et le Sphinx chauve-souris (Hyles vespertilio). J’ai rapidement éliminé le premier, les motifs ne correspondant pas, puis j’ai fait quelques recherches sur le second, sur le site de Jean Haxaire (ici). Les photos de chenilles en L4 correspondaient tout à fait. J’ai vérifié que mon département était bien compris dans l’aire de répartition de l’espèce, assez localisée en France : oui, c’était le cas. J’ai vérifié également que le biotope correspondait bien ; Artemisiae indique que le papillon s’observe en région accidentée, carrières, de moyenne ou haute montagne jusqu’à 2000 m (lien ici), et c’était tout à fait ça. J’étais partagée entre joie et tristesse : c’était une nouvelle espèce pour moi, mais… si j’avais été capable de l’identifier l’année précédente, j’aurais au moins pu la relâcher sur la bonne plante ! Ma pauvre chenille est sans aucun doute morte de faim, les épilobes ne poussant pas à côté de chez moi…

J’ai donc décidé de partir à la recherche de cette chenille, pour la trouver par moi-même et la photographier dans son milieu naturel. Ma photo datant du 4 juillet 2020, il s’était écoulé un an presque jour pour jour depuis sa découverte et son kidnapping accidentel. Pour la trouver, j’ai décidé d’aller explorer le site archéologique de Larina, à Hières-sur-Amby.


Lundi 5 juillet 2021. Il est environ 7h00 quand je quitte la maison en direction du site archéologique. J’ai plusieurs objectifs aujourd’hui : tout d’abord, trouver les chenilles d’Hyles vespertilio. Pas question de les récolter pour les élever cependant, l’endroit où je me rends étant un ENS (Espace Naturel Sensible) – par ailleurs, n’ayant pas d’épilobes à côté de la maison, je serais bien embêtée de devoir faire chaque jour des kilomètres pour les nourrir. Second objectif : trouver des chenilles d’Écaille du séneçon (Tyria jacobaeae). Eh oui, cette espèce super commune, je n’ai encore jamais réussi à l’observer ! Ce n’est pourtant pas faute, les années précédentes, d’avoir ausculté des centaines de pieds de Séneçons de Jacob… Troisième objectif, plus anecdotique : trouver quelques chenilles de Sphinx de l’euphorbe (Hyles euphorbiae) pour les photographier sur leur plante-hôte. J’ai déjà quelques photos de cette espèce, mais je voudrais en trouver d’autres à différents stades de développement ou avec des coloris un peu différents.
Je me fixe comme objectif de trouver au moins 2 de ces 3 espèces avant de rentrer à la maison.

Tout en conduisant vers le site, mon regard cherche au bord de la route et dans les prairies des pieds de Séneçon. De loin, on peut facilement les confondre avec les pieds de Millepertuis perfolié (Hypericum perforatum), qui font à peu près la même taille et dont les fleurs ont une teinte similaire. Un peu avant le site, je repère au bord d’un étang une dizaine de plants : il faudra que je m’y arrête au retour.

Il est 7h30 quand j’arrive sur le site. Je trouve rapidement quelques Séneçons dispersés au bord du chemin. Je les inspecte de haut en bas : pas la moindre trace de chenilles. Une petite zone au pied d’un front de taille abrite de nombreux pieds d’Épilobe à feuilles de romarin (Epilobium dodonaei), la principale plante-hôte de mon Sphinx. Tout autour, sur le feuillage des Knauties, des Demi-deuils (Melanargia galathea) et des Gazés (Aporia crataegi) somnolent encore. Un Moro-sphinx (Macroglossum stellatarum) n’a pas attendu les rayons du soleil pour s’activer, et butine frénétiquement. Je regarde rapidement le feuillage de quelques épilobes, puis pars à la recherche de séneçons, en me disant que je verrai sans doute d’autres épilobes plus loin.

J’examine un séneçon, puis deux, puis dix. Puis cinquante, peut-être. Le verdict est toujours le même : j’y trouve des papillons, des araignées et de petits coléoptères sympathiques, mais point de chenilles. J’assiste finalement à une scène intéressante : l’émergence d’une Zygène.

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Une heure passe, l’église sonne 8h30. Au même instant, je repère un petit groupe de séneçons en amont d’une petite colline : ça y est, je le sens, elles sont là ! Je m’approche, et…

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Déception, il n’y a rien. Tout en marchant de séneçon en séneçon, je vérifie au sol qu’il n’y a pas de chenilles dans les euphorbes. Quelques jours plus tôt, j’ai trouvé non loin d’ici une dizaine de chenilles de Sphinx de l’euphorbe. Mais aujourd’hui, je ne trouve rien.

9h. Je parcours quelques prairies, toujours à la recherche de séneçons. Ce ne sont pas les fleurs jaunes qui manquent : il y a tout plein de millepertuis, mais aussi des Orpins des rochers (Sedum rupestre), des Molènes (Verbascum), et diverses « Astéracées liguliflores » dont la détermination est bien trop complexe pour moi. Même les euphorbes se parent de jaune. Je commence à désespérer.

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9h15. Je n’ai toujours pas vu l’ombre d’une chenille.

9h30. L’Écaille du séneçon n’existe pas, c’est un complot mondial pour me faire tourner en rond.

10h. Après avoir examiné quelques 200 séneçons, je décide de prendre une petite pause et de m’enfoncer un peu dans un chemin plus forestier. Je passe près du front de taille d’une ancienne carrière : je m’assois un instant près d’une épilobe, j’examine son feuillage, mais ne trouve rien d’intéressant.

10h30. J’arrive à un petit bassin d’eau dans la pierre où des larves de salamandre grandissent. Quelque chose remue dans l’eau. Quelle surprise, c’est une chenille de Bombyx du chêne (Lasiocampa quercus), une autre de mes bêtes maudites !

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Je sors la pauvre chenille de l’eau, elle est encore bien vive (bien sûr, je sors aussi de l’eau la petite sauterelle qui se noie à ses côtés). Un mètre plus loin, une autre chenille gît dans l’eau, immobile : un Sphinx du tilleul (Mimas tiliae) en bien moins bon état.

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Son corps est couvert de taches noires (blessures causées par des parasitoïdes ?), et ses fausses-pattes sont couvertes d’œufs de Tachinaires.

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Son corps est dur, elle ne réagit pas. Je décide de la prendre avec moi ; de toutes façons, elle est fichue.
Je me demande bien comment elle a pu arriver là ! Elle n’était visiblement pas en pré-nymphose, donc n’avait aucune raison de quitter son arbre… Impossible qu’elle soit tombée de son arbre directement dans l’eau, puisqu’il n’y a aucun arbre directement au dessus de l’eau, qui se trouve sous un gros rocher. Mystère.

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11h. Je suis retournée vers l’entrée du site, là où il y avait des épilobes. Puisque ma recherche dans les séneçons s’avère infructueuse, je vais plutôt chercher des chenilles de Sphinx. Je m’assois juste à côté d’une touffe d’épilobes poussant dans une petite pente de cailloux. Au même moment, une toute petite chenille verte tombe sur mon pantalon. « Encore une noctuelle verte impossible à identifier », me dis-je… Je la prends tout de même en photo. Puis je zoome sur la photo, et constate que sa dernière paire de fausses-pattes est bien développée. Et que son corps est finement ponctué de petites granulosités… C’est une chenille de Sphinx !

Bon d’accord c’est quasiment trois fois la même photo, je n’arrivais pas à me décider. Mais elle le mérite bien, cette petite chenille, non ?

Maintenant, reste à savoir si c’est un Sphinx chauve-souris, ou un Sphinx de l’épilobe… Si je compare les photos présentes sur le site de Jean Haxaire, ainsi que celles de Lepiforum, c’est la seconde espèce qui correspond le mieux. Il faudra que je fasse confirmer cette identification, mais je suis à peu près sûre de moi.

Après avoir pris quelques photos de la chenille, remise en sécurité sur sa plante-hôte, je passe une bonne demi-heure à examiner d’autres épilobes. Je ne trouve rien, à part de jeunes sauterelles de couleur verte. Il est difficile de repérer, sur cette plante aux feuilles étroites, des traces de présence (feuilles grignotées notamment).
Je finis par trouver une petite chenille brune dans une épilobe. Je pense avoir reconnu la chenille du Mi (Euclidia mi). Une nouveauté pour moi ! Elle est véritablement minuscule cela dit, ces photos sont prises au maximum des capacités de mon 90mm.

Un peu avant midi, il faut que je quitte le site : je travaille l’après-midi… Sur le retour, je m’arrête près de l’étang où j’avais vu plusieurs pieds de séneçons. Bien évidemment, je ne trouve aucune chenille.

Bilan de la journée : pas terrible. Je n’ai vu aucune des 3 espèces que je souhaitais voir aujourd’hui. Mais j’ai sauvé un Bombyx du chêne de la noyade, et j’ai observé 2 nouvelles espèces. C’est pas trop mal.

Je n’ai pas dit mon dernier mot. Sphinx chauve-souris, Écaille du séneçon, je vous trouverai ! Affaire à suivre…


Mercredi 7 juillet 2021. Je n’ai pas pu sortir hier, il a plu toute la journée. Aujourd’hui, ils annoncent encore de la pluie autour de chez moi. J’ai deux possibilités : rester à la maison en attendant que ça se calme, puis éventuellement sortir à la recherche de mes chenilles… ou bien, suivre mon compagnon en Haute-Savoie, où il doit effectuer des relevés sur des sites naturels dans le cadre de son travail de botaniste. « Tu crois qu’il pourra y avoir des séneçons, là-bas ? » – « Très certainement », me répond-il. Dans ce cas, c’est parti !

J’aime bien suivre Martin au travail. En général, je ne fais pas grand chose : je le regarde travailler, et je cherche des chenilles. Parfois, quand je peux, je l’aide un peu. Aujourd’hui il doit se rendre sur plusieurs sites différents, alors ça me laissera plus de chance de trouver mon écaille tant convoitée. 

En approchant du premier site, nous traversons des routes bordées de séneçons. Super, il y en aura forcément sur le premier site ! Une fois arrivés sur place, je me dirige tout de suite vers les grandes touffes de fleurs jaunes que j’aperçois au loin. Mon enthousiasme décroît à mesure que je m’approche : ce ne sont pas des séneçons, mais des millepertuis. De loin, le doute était permis… J’arpente un peu le site le temps que monsieur fasse son travail : il n’y a pas de séneçons, mais je trouverai peut-être autre chose d’intéressant ? Finalement je ne trouve rien, et c’est déjà l’heure de partir vers un autre site. 

Sur le chemin vers le second site, plein de jolis séneçons me narguent dans des pâtures. Bien évidemment nous sommes en voiture, et comme Martin est sur son temps de travail, ce n’est pas possible de nous arrêter… Mais j’ai bon espoir de trouver des séneçons sur le second site ! 
Nous arrivons sur place. Pas l’ombre d’une ligule de séneçon. La matinée débute à peine et je commence déjà à perdre espoir. Rien d’intéressant pour moi sur ce second site. Direction le troisième site. 

Il s’annonce déjà plus intéressant : une lisière forestière au bord d’une pâture, avec quelques papillons, ça me plaît bien. Bon, il n’y a pas de séneçons, mais quelques jeunes peupliers m’inspirent bien : je verrais bien des chenilles de Cerura là-dedans. Pour l’anecdote, ça fait 2 années de suite que j’élève des chenilles de Grande queue fourchue (Cerura vinula) et à chaque fois je rate le moment de la pré-nymphose : soit ça tombe quand je ne suis pas là, soit le matin au moment de partir au travail, soit (le plus frustrant) quand je suis là mais que mon objectif d’appareil photo est parti en réparation. Bilan : je n’ai aucune photo de Cerura vinula en pré-nymphose alors qu’il m’en faudrait pour faire une fiche sur cette espèce. Chez moi, c’est un peu trop tard pour en trouver, elles ont déjà toutes terminé leur développement. Mais ici, comme on est un peu plus au nord, et légèrement en altitude, pourquoi pas…

J’examine un petit Peuplier noir. Et là, surprise !

Une petite chenille de Cerura vinula sur le point de muer. Je m’attendais à trouver une grosse chenille proche de la nymphose, pas un petit machin comme ça ! Mais ce n’est pas grave, je la récupère quand même.
Un peu plus loin je trouve aussi une petite chenille verte que j’identifie comme une Bordure entrecoupée (Lomaspilis marginata). Puis, dans un saule, une chenille que je n’avais encore jamais trouvée : la bien nommée Recluse (Clostera pigra). Cette curieuse chenille se cachait entre 2 feuilles qu’elle avait reliées entre elles par quelques fils de soie. Elle appartient à la famille des Notodontidés, comme la Grande queue fourchue. 

Je continue à explorer les jeunes Peupliers pendant que Martin travaille. Je trouve un jeune Tremble un peu plus grand que moi : j’attrape une branche un peu haute pour l’abaisser à mon niveau, et… crac ! Le tronc du Tremble casse. Mince alors, je n’ai pourtant pas été si violente… Je regarde le tronc et comprends rapidement la raison de sa fragilité : une larve a creusé une galerie au milieu de l’arbre. J’espère très fort qu’il s’agit d’une Zeuzère ou d’un jeune Cossus, pour en prendre de belles photos ! Mais non, c’est cette larve toute blanche qui sort. S’agit-il vraiment d’une chenille ? On dirait bien qu’elle a des fausses-pattes… Peut-être une chenille de Sésie ? 

Nous quittons ce très chouette site et nous dirigeons vers un autre un peu moins intéressant. Quelques séneçons très dispersés, bien sûr sans chenilles. Les deux sites suivant sont sensiblement identiques, et la journée s’achève sur cette déception. Nous rentrons.


Vendredi 9 juillet. J’ai ma matinée de libre avant de partir au travail. Je prévois de la consacrer à la recherche de l’Écaille du séneçon, puis de retourner à Larina le lendemain pour chercher le Sphinx chauve-souris. Aujourd’hui donc, direction l’Espace Naturel Sensible de la Save, près de Morestel (38) !

Je longe les sentiers bordés de quelques séneçons, mais je constate qu’ils commencent tous à faner… Et surtout, qu’ils ne portent pas la moindre chenille. Arriverais-je trop tard ? Au pied d’un séneçon, je trouve quelques jeunes chenilles de Mélitée du plantain
Après une petite heure de marche tranquille, je traverse une pâture sous le regarde indifférent de quelques vaches. Au sol, les euphorbes qu’elles dédaignent croissent à foison (on dirait un petit champ d’euphorbes !), et je m’attends à y trouver quelques Sphinx de l’euphorbe… Mais non, rien. Dans l’abreuvoir des vaches, je fais cette triste découverte.

Une chenille de Sphinx est tombée à l’eau depuis plusieurs jours déjà. Pour celle-ci il n’y a plus rien à faire, elle est couverte de moisissures de toutes sortes. Je la sors de l’eau pour l’observer, mais je ne parviens pas à l’identifier – à ce stade, je me demande même si le plus expérimenté des sphingologues en serait capable ! Son arbre-hôte était le Peuplier noir juste au dessus de l’abreuvoir. Se serait-elle laissée tomber de l’arbre à l’approche de la nymphose, pour atterrir au mauvais endroit ? Je reprends ma route un peu déprimée par cette rencontre.

Le sentier s’achève, je suis presque de retour à ma voiture, et je n’ai pas trouvé ma chenille. Sur le bord du chemin, je trouve quelques chenilles de Mélitées sur des centaurées. Je ne sais pas de quelle espèce il s’agit. 

Je rentre à la maison un peu dépitée. 


Samedi 10 juillet. Aujourd’hui, je retourne à Larina avec Martin cette fois-ci. On commence par retourner à l’endroit où j’avais trouvé la petite chenille de Sphinx de l’épilobe. Après un petit quart d’heure de recherche, nous en trouvons d’autres. 

Au total nous en voyons 5, à différents stades de développement, mais elles sont encore toutes vertes. Nous cherchons longuement dans les épilobes mais ne trouvons pas de chenilles d’autres espèces. Je propose d’aller explorer une ancienne carrière un peu plus loin, où il pourrait y avoir des épilobes. Le site n’étant pas tout à fait à côté, nous reprenons la voiture. 

Au milieu de la route, je remarque une créature éruciforme et velue. Je m’arrête en plein milieu (c’est une route peu fréquentée) pour aller voir de quoi il s’agit… 

C’est une énorme chenille de Bombyx disparate (Lymantria dispar), proche de la nymphose ! On l’embarque. 

Il faut encore marcher vingt bonnes minutes pour arriver à l’ancienne carrière. Martin s’arrête pour vérifier l’identité d’un Ail, puis d’un petit Gaillet très « délicat » sur lequel il trouve un œuf qui ressemble bien à un œuf de papillon. On décide de le laisser sur place. 
C’est un joli site et de nombreux papillons volent en cette matinée ensoleillée.

Finalement, il n’y a que deux ou trois touffes d’épilobe dans cette ancienne carrière. Et pas de chenilles dessus. Nous devons déjà repartir, comme je travaille l’après-midi… 
Bilan de la journée : toujours pas de Sphinx chauve-souris, mais quelques jolies chenilles de Sphinx de l’épilobe, et un énorme Bombyx disparate. C’est pas si mal ?

Pas de sortie le dimanche, je travaille toute la journée.


Lundi 12 juillet. Je tente de trouver des séneçons autour de la maison. Je pars à pieds en direction de la Vallée bleue. Je repère une belle station de séneçons bien vigoureux, juste à côté de… la station d’épuration. Décidément, on dirait que c’est fait exprès. 
Bien évidemment, je ne trouve rien. 


Mardi 13 juillet. Chez les beaux-parents à Cours-la-Ville. Balade matinale avec Martin sur les hauteurs du village, toujours à la recherche de l’Écaille du séneçon. Il me fait découvrir un séneçon que je ne connaissais pas : le Séneçon de Fuchs (Senecio ovatus). Apparemment, il n’est pas mentionné comme une plante-hôte possible de l’Écaille du séneçon. Bon, on trouve quand même pas mal de pieds de Séneçon de Jacob (Jacobaea vulgaris), mais… dois-je préciser qu’ils ne portent aucune chenille ? 

Dans le très beau jardin de sa mère, sur une Linaire, nous trouvons sans surprise la chenille de la Linariette (Calophasia lunula).

Ce sera tout pour aujourd’hui. La pluie commence à tomber, et elle ne cessera pas de tout le séjour. 


Dimanche 18 juillet. De repos aujourd’hui, nous passons la journée chez un ami dans le plus haut village de l’Ain : Giron. Et devinez ce qui pousse dans son jardin : un énorme bouquet de Séneçon de Jacob ! Je m’y dirige en courant à travers les hautes herbes. 

Bon, vous devez vous en douter, il n’y a aucune chenille dans ce séneçon. Je fais quand même un petit tour du jardin pour voir : dans les graminées, je trouve une chenille de Mi (Euclidia mi), et dans un Camérisier à balais (Lonicera xylosteum), une très jolie Géomètre que je n’avais encore jamais vue, l’Ennomos illunaire (Selenia dentaria). 

De toutes façons, nous n’étions pas venus pour trouver des chenilles. On a quand même passé un beau week-end !


Mardi 20 juillet. Pour l’Écaille du séneçon, j’abandonne. J’aurai peut-être plus de chance pendant les vacances, quand on bougera un peu à travers la France. Je dois me faire une raison, elle ne doit pas être très commune autour de chez moi. Aujourd’hui, je retourne à Larina voir les chenilles de Sphinx. 

En arrivant, je me dirige tout de suite vers les Épilobes à feuille de romarin (Epilobium dodonaei). Avec un peu de recul, je me rends compte que c’est la plus grosse station des environs, du moins d’après ce que j’ai pu voir. Les quelques pieds qu’on peut trouver aux alentours sont disséminés. S’il y a des Sphinx chauve-souris sur ce site, c’est bien là qu’il faut chercher, je suppose…

Le premier quart d’heure est infructueux. Et comme j’arrive en début d’après-midi, il fait super chaud. C’est assez pénible de chercher des chenilles en plein soleil dans ces conditions, mais je suis motivée. Et je finis par trouver !

C’est la première fois que je rencontre une chenille de Sphinx de l’épilobe dans sa livrée caractéristique : brune, avec des motifs rappelant la peau d’un serpent, et un énigmatique ocelle semblable à l’œil d’un cyclope. Elle est encore plus belle que ce que j’imaginais. Mais surtout ! Ce que je n’avais jamais remarqué, sur les photos, ce sont les motifs bleu et orange qu’elle porte sur les flancs, autour des spiracles. Ils sont magnifiques ! Je reste un moment assise à l’observer et à la photographier, puis je lui rends sa tranquillité : elle n’a pas encore tout à fait terminé son développement, et doit encore se nourrir. 

Je ne trouve pas d’autres chenilles de Sphinx ce jour-là, mais comme ça commence à être la période pour voir les chenilles du Flambé (Iphiclides podalirius), et que je n’en ai jamais vu… eh bien, je les cherche. Le sentier est bordé de petits Cerisiers de Sainte-Lucie (Prunus mahaleb), et il y a un Flambé qui butine juste en face. Je tombe rapidement sur un œuf, puis sur un deuxième. 

L’œuf blanc a été pondu récemment ; l’œuf noir est proche de l’éclosion. Il faudra revenir d’ici quelques jours pour espérer voir les chenilles ! 
Je me balade un peu sur le site, sans objectif particulier, m’arrêtant de temps en temps sur des plantes qui pourraient porter des chenilles. Je traverse une grande pâture remplie de plantains, et sans surprise, j’y trouve un grand nombre de chenilles de Mélitée du plantain (Melitaea cinxia), ainsi qu’une Mélitée orangée (M. didyma). Ces deux mélitées font deux générations annuelles dans ma région : on peut donc observer leurs chenilles au début du printemps, puis au milieu de l’été. 
Pour finir, dans un tout petit arbuste, je trouve ce minuscule nid de Gazés (Aporia crataegi) au raz du sol.

Tout juste nées, ces petites chenilles vont devoir survivre à l’automne puis à l’hiver pour terminer leur croissance au printemps suivant. C’est une longue aventure qui les attend, si elles parviennent à survivre aux oiseaux, aux punaises, aux araignées et aux parasitoïdes divers et variés. 

 

 

Chenilles « processionnaires », réseaux sociaux, et pédagogie

Depuis que j’ai commencé à m’intéresser aux chenilles, j’ai rejoint de nombreux groupes de jardinage, essentiellement pour aider les jardiniers qui souhaitent connaître l’identité des chenilles qu’ils ont observées dans leur jardin. Au printemps et en été, je consulte quotidiennement les nouvelles publications au sujet de chenilles, et tout particulièrement celles concernant des chenilles dites « processionnaires ».

De bonne heure ce matin, j’ai bien failli avaler mon thé de travers en tombant sur cette publication :

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Cette belle chenille velue n’a rien d’une processionnaire, elle n’appartient même pas à la même famille. C’est une Laineuse du prunellier, inoffensive, mais surtout, protégée sur tout le territoire, inscrite sur la liste rouge des insectes de France métropolitaine, et en Annexe II de la directive habitats !

Le problème des groupes facebook, où chacun donne son avis…

Je comprends tout à fait que beaucoup de personnes se méfient des chenilles poilues, avec tout ce qu’on peut lire sur le net au sujet des chenilles processionnaires. Et je comprends également que, sur les réseaux sociaux, n’importe qui est libre de donner son avis. Au fond, je ne peux pas en vouloir à cette personne : elle ne sait sans doute pas qu’il existe plusieurs milliers d’espèces de papillons en France, et que les chenilles de beaucoup d’entre eux sont couvertes de poils. Elle pensait sûrement bien faire, en alertant l’auteure du post sur la dangerosité des chenilles processionnaires. Le problème est qu’en plus de raconter des bêtises, elle a incité la personne à détruire une espèce protégée, et c’est assez problématique. Heureusement, l’histoire se finit bien : l’auteure du post avait déjà relâché la chenille avant de poster la photo, et n’a pas tenu compte du premier commentaire. Je lui ai par la suite expliqué qu’elle avait bien fait, et elle semblait contente d’apprendre qu’elle avait une espèce protégée dans son jardin.

Tout le monde a le droit de se tromper. C’est tout à fait normal de ne pas savoir identifier une chenille à partir d’une simple photo, ou de confondre deux espèces qui se ressemblent un peu. Mais dans ce cas là, quand on a peu de connaissances en la matière, la logique voudrait que l’on se renseigne un minimum avant d’annoncer avec certitude qu’il s’agit de telle ou telle espèce, ou alors que l’on garde une certaine réserve : « Je crois qu’il s’agit d’une chenille processionnaire », ou bien « ça ressemble à une chenille processionnaire ». Moi-même, lorsque j’identifie une chenille sur les réseaux sociaux, je commence souvent par dire « Il s’agit certainement de… », parce que bien souvent il n’est pas évident d’identifier une chenille avec certitude à partir d’une seule photo !

… et l’importance de la pédagogie

Evidemment, j’ai du mal à rester calme quand je lis ce genre de commentaires. Mais je pense qu’il est essentiel de rester pédagogues lorsqu’on essaye d’expliquer à une personne qu’elle s’est trompée et qu’il ne s’agit pas d’une processionnaire. En général, quand je réponds à ces commentaires, j’essaye de donner quelques infos « clés » sur les chenilles processionnaires :

  • Je précise qu’on recense plus de 5000 espèces de Lépidoptères en France, et que les chenilles de beaucoup de ces espèces possèdent des poils et/où sont grégaires et vivent en groupe dans les arbres ou au sol, sans pour autant être dangereuses pour l’homme ou les animaux,
  • J’explique que les processionnaires s’observent très rarement seules, et toujours à proximité immédiate des pins/cèdres ou des chênes,
  • Quand c’est possible et pas trop complexe, je donne des critères qui permettent de différencier l’espèce en question des chenilles processionnaires,
  • Et quand je dispose de la documentation nécessaire, j’ajoute à mon commentaire une petite fiche ou une photo de l’espèce concernée, pour montrer qu’elle est inoffensive ou prouver qu’il ne s’agit pas d’une processionnaire.

Mais pourquoi, vous demandez-vous peut-être, je passe autant de temps à répondre à ces personnes, parfois en répétant 10 fois la même chose sous une tournure différente ? Tout simplement parce que je pense que les informations sont beaucoup mieux retenues si elles sont amenées avec pédagogie. Je me dis, peut-être avec naïveté, que chaque personne à qui je réponds reconsidérera peut-être ce qu’elle prenait pour acquis, c’est à dire : « toutes les chenilles poilues sont forcément des processionnaires », et se questionnera à l’avenir avant de prendre la décision de détruire une chenille ou un nid de chenilles.

En général, les personnes auxquelles je réponds admettent leur erreur et sont désolées d’avoir dit des bêtises ; parfois, elles sont contentes d’avoir appris quelque chose, et me recontactent par la suite pour me demander d’identifier d’autres chenilles. Récemment, une personne pensait avoir trouvé dans son pré des chenilles processionnaires, et envisageait de détruire leur « nid » : je lui ai expliqué qu’il s’agissait en réalité d’inoffensives chenilles de Livrées (Malacosoma franconica en l’occurrence). Elle a été ravie et rassurée de connaître leur identité, et est retournée les voir tous les jours pour les observer, en m’envoyant même des messages pour me poser des questions à leur sujet.

Et puis, surtout, je pense qu’il est totalement inutile et contre-productif de s’énerver contre les personnes qui identifient à tort des chenilles comme étant des processionnaires. Personne n’aime être pris de haut par une personne condescendante, ni se sentir mal ou culpabiliser. Je trouve personnellement les commentaires du type « Moi je sais mieux que vous et c’est pas une processionnaire » encore moins pertinents que ceux disant « C’est une processionnaire » lorsqu’il ne s’agit pas d’une processionnaire. Quand on possède un savoir, il est bien plus enrichissant de le partager avec les autres que de se vanter de le détenir. Dire « Je sais mieux que vous » sans donner plus de précisions, c’est rater une belle occasion de partager ses connaissances, et de sensibiliser une personne.

Quoi qu’il en soit, toutes ces histoires m’ont motivée à continuer à sensibiliser un maximum de personnes afin de « sauver des chenilles » à distance. Et surtout, motivée à reprendre la rédaction de ce site, en complétant les pages entamées et pourquoi pas en créant de nouvelles fiches sur les espèces fréquemment confondues avec les chenilles processionnaires (notamment l’écaille tessellée et l’écaille villageoise, dont il me manque des photos…). Au travail !

La chenille surprise

Le 18 juin 2018, je décide de faire un tour aux Charmettes, sur les hauteurs de Chambéry. C’est un de mes « coins à chenilles » préférés, où j’ai rencontré de nombreuses espèces au cours de l’année, et je suis pleine d’espoir d’en trouver ce jour-là de nouvelles.
Je m’attends à trouver ce lieu tel qu’il était la fois précédente : de vastes étendues de plantes herbacées non fauchées au dessus desquelles volent par dizaines les papillons, des haies, des arbres, et des chenilles. Mauvaise surprise en arrivant : tout a été fauché. Difficile donc d’espérer trouver la moindre chenille dans les chaumes sèches qui remplacent les hautes herbes… Je me rabats sur les arbres, mais je n’y trouve pas la moindre chenille. Après quelques dizaines de minutes, je commence à perdre espoir, quand je tombe sur cette chenille.

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Je la reconnais immédiatement : c’est l’étoilée, une chenille que je voulais justement croiser car je n’avais pas encore de photo d’elle ! C’est ma seconde rencontre avec cette chenille, la précédente datant d’au moins 4 ans. Je décide de l’élever pour obtenir par la même occasion des photos de son papillon.

Les jours passent, la chenille grandit vite et ne tarde pas à tisser un cocon très sommaire dans lequel elle effectue sa nymphose. Le 28 juin, soit seulement 10 jours après l’avoir trouvée, elle sort de sa chrysalide.

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Aucun doute possible, c’est une femelle. C’est la première fois que j’ai l’occasion de voir cet insecte « en vrai ». Je décide de la laisser à l’air libre pour sa « nuit de noce », en espérant qu’un mâle vienne lui rendre visite.

Le lendemain, elle s’agite sur le petit morceau d’écorce qui lui sert de support. Je pressens que le moment de la ponte est proche, et je prépare l’appareil photo. J’assiste à la ponte, que je filme en même temps.

J’ignore à ce moment si les œufs sont fécondés, puisque je n’ai pas aperçu de mâle à proximité. La femelle ne tarde pas à mourir après avoir pondu, et je garde le morceau d’écorce couvert d’œufs dans ma boîte à chrysalides. Les jours puis les semaines passent, et j’oublie l’existence de ces œufs, que je suppose finalement non fécondés. Je m’absente à ce moment pendant plusieurs journées d’affilées de notre appartement.

Et puis le 27 juillet, je remarque une petite chenille poilue sur une tige de Rumex dans un pot sur le bord de la fenêtre (mon compagnon y fait pousser des plantes sauvages). Je comprends immédiatement d’où elle vient, et pour en avoir confirmation, je regarde le morceau d’écorce : les œufs ont éclos, et les chenilles ont réussi à passer à travers le grillage de la boîte.

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J’ai bien cherché, mais je n’ai jamais retrouvé ses frères et sœurs ; je suppose qu’ils ont rejoint l’extérieur en passant par la fenêtre, presque tout le temps ouverte à cette période. J’aurais bien voulu la garder en liberté dans l’appartement, mais elle en a décidé autrement : après quelques jours passés à grignoter le Rumex, la chenille a elle aussi décidé d’aller chercher autre chose à grignoter dehors. Je l’ai laissée partir, et ne l’ai plus jamais revue.

La processionnaire du cerisier, ou pourquoi se débarrasser des chenilles

Si vous êtes tombé sur cet article en recherchant l’identité des chenilles qui vivent dans vos arbres fruitiers, consultez plutôt la page : Des « nids » de chenilles dans mes arbres fruitiers : que faire ?
Les chenilles processionnaires ne vivent jamais dans les cerisiers, uniquement dans les résineux ou les chênes. Si vous avez des chenilles dans votre cerisier, rassurez vous, il est très probable qu’il s’agisse de chenilles de Grande tortue, totalement inoffensives, et protégées dans certains départements.

7J’ai écrit l’article ci-dessous en 2019, en réaction à une publication sur un groupe de jardinage : un homme avait trouvé des chenilles dans un cerisier et se vantait de les avoir détruites, et plusieurs personnes affirmaient qu’il s’agissait de chenilles processionnaires, alors qu’il s’agissait en réalité de chenilles de Grande tortue. Cet article est un peu un « coup de gueule » contre les personnes qui donnent leur avis sur des sujets qu’elles ne maîtrisent pas du tout.
Le titre de cet article, « la processionnaire du cerisier… », est volontairement trompeur (vous êtes sans doute tombé dessus en cherchant « processionnaire cerisier » sur google, et c’est le but !). Mais la processionnaire du cerisier n’existe pas.
Pour apprendre à différencier les processionnaires des autres chenilles « poilues », je vous invite à consulter l’article : Chenilles processionnaires et autres chenilles poilues, ne les confondez plus !

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J’avais commencé à rédiger la page se débarrasser des chenilles au jardin ce matin, et il m’a semblé nécessaire de répondre avant toute chose à la question « pourquoi se débarrasser des chenilles au jardin ». J’ai repensé à un échange que j’ai eu il y a quelques mois sur Facebook à ce sujet, et j’ai pensé qu’il illustrerait parfaitement ce que j’ai à dire sur le sujet.

Contexte : il y a quelques mois, j’ai rejoint plusieurs groupes de jardinage sur les réseaux sociaux, en me disant que je pourrais aider les personnes confrontées à des problèmes liés à la présence de chenille dans leur jardin, ou aider à l’identification de chenilles.

Tout se passait plutôt bien : hormis quelques personnes hurlant à la processionnaire à la moindre chenille poilue, les membres de ces groupes semblaient faire preuve de bon sens face aux chenilles. Et puis, il y a eu ce post. Sur un groupe de permaculture.

c1.PNG Une personne que nous nommerons Monsieur L. poste sur ce groupe dédié au « jardinage et potager biologique » et à la « permaculture », ces 3 photos.

La première photo montre des chenille d’hyponomeutes (Yponomeuta sp.), un petit papillon de nuit dont les chenilles tissent d’impressionnantes toiles sur certaines espèces d’arbustes. Elles sont capables de défolier les arbres et notamment les fusains, mais ces derniers s’en remettent généralement sans séquelles après la nymphose des chenilles.

Sur la seconde photo, ce sont des chenilles de Grande tortue (Nymphalis polychloros), un papillon « de jour » de la famille des Nymphalidés. Cette espèce serait en déclin : elle est protégée en Île de France et serait éteinte en Grande-Bretagne. Ce ne sont évidemment pas des chenilles processionnaires.

Monsieur L. poste donc ces trois photos, et demande aux autres membres du groupe s’ils ont aussi ce « phénomène » par chez eux – phénomène qu’on pourrait appeler le printemps, en somme. Jusqu’ici tout va bien.

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Plusieurs personnes répondent qu’elles ont observé le printemps chez elles aussi. Une autre personne poste une photo d’hyponomeutes dans leur toile. Et puis, Monsieur L. nous informe que « cet après-midi, il en a brûlé ».

Après tout, c’est son droit : ce n’est pas une espèce protégée dans sa région, et les chenilles se nourrissent sur ses arbres. Pour le premier arbuste – supposons qu’il s’agisse d’un fusain, les hyponomeutes risquent en effet de bien l’abîmer et porter atteinte à sa valeur paysagère. Pour le second, le cerisier, sa récolte risque peut-être d’être compromise… J’y reviendrai plus tard.

Quelques commentaires que jc3.PNGe trouve plutôt sensés pointent du doigt le fait que le phénomène est naturel et qu’il n’y a pas de quoi tout détruire. Ce à quoi Monsieur L. rétorque que, selon sa voisine, ces chenilles viennent de Chine.
La voisine de Monsieur L. confond sans doute les hyponomeutes avec les chenilles de la pyrale du buis, qui vient bien d’Asie ; mais ni les hyponomeutes, ni les grandes tortues ne sont exogènes en France ! Et comme le dit Baptiste, elles ne s’attaquent pas aux cerises…

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Plusieurs personnes s’accordent alors à dire que ces chenilles sont vraiment problématiques : « ça ne se contente pas de manger, elles détruisent toute la nature » ; « cela mange nuit et jour, voyez comme elles sont grasse« . Si on met de côté le fait que ces répliques semblent sortir d’une pièce de théâtre, je trouve ça assez hypocrite d’accuser des chenilles de détruire la nature, de la part de quelqu’un qui détruit les chenilles et donc… la nature.

c5-e1540987655842.png

J’interviens alors en utilisant mon compte personnel (j’ai remplacé ma photo par le logo du site) pour souligner que brûler des chenilles, ça n’est pas trop en accord avec les valeurs de la permaculture, ce à quoi Monsieur L. me répond que ses petits enfants mangeraient bien de ses cerises bio. Comme si ces chenilles allaient anéantir sa récolte de cerises ; et comme si la seule alternative, face à une mauvaise récolte, était d’acheter des cerises traitées !

Bref, j’expose mes arguments dans les commentaires suivants, jusqu’à ce que Monsieur L. me réponde : « Je pense que vous habitez en ville !! Moi je suis à la vrai campagne » [sic].
Parce que, quand on cherche à défendre la biodiversité, on est forcément un citadin qui n’y connait rien à la nature… Je préfère couper court au débat qui, de toutes façons, s’annonce sans issue : nous avons 2 points de vue différents que nous défendons avec plus ou moins de conviction. Et si Monsieur L. commence à  m’accuser de n’y rien connaître, c’est sans doute parce qu’il arrive à cours d’arguments.

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À ce moment, je songe à quitter le débat, en laissant tout de même un petit message au sujet des papillons que seraient devenues les chenilles de la grande tortue brûlées par Monsieur L. – et en insistant sur le fait que l’espèce est en déclin en France.
Et puis là, ça recommence…

c8.PNGParce que ces chenilles ont le malheur d’être grégaires et d’être couvertes de soies épineuses (qui n’ont rien à voir avec les poils urticants des processionnaires), elles sont forcément urticantes et dangereuses. Et parce qu’elles sont urticantes et dangereuses, il faut les détruire.
Catherine, qui semble bien connaître les chenilles, nous informe que ce sont des chenilles qui « peuvent faire mourir votre chien », ce qui est de toute évidence faux. Et elle ne veut rien entendre lorsqu’on l’informe qu’il ne s’agit pas de chenilles processionnaires.

Elle finit par ne plus répondre. Peut-être a-t-elle fini par comprendre ? C’est alors qu’arrive Carole…

c9.PNG« Respire, tout va bien« , me dis-je, « c’est forcément un troll« . Vraiment, à ce stade de la conversation, quand j’ai indiqué à 3 reprises le nom de la chenille, qui pourrait encore crier à  la processionnaire ? Non, vraiment, ça ne peut qu’être un troll…

Bon, je sors mon petit visuel habituel conçu spécialement pour cette situation (et que vous pouvez télécharger ici), et je réponds à Véronique qui s’intéresse aux chenilles. Je n’ai pas capturé la suite de la conversation, c’est sans intérêt pour cet article.

c10.PNGPlus bas dans les commentaires, une dénommée Elodie souligne une fois de plus que tout détruire n’est pas en accord avec les valeurs de la permaculture. Je suis assez d’accord avec elle sur le fond, même s’il n’est pas question de nature qui reprend ses droits ou d’invasion de chenilles : la grande tortue (comme les hyponomeutes) est une espèce dont les chenilles sont grégaires, et c’est tout à fait normal de les observer en grande nombre.

Et puis monsieur L. revient à la charge dans un hors-sujet total : il évoque une « invasion de chenilles qui arrivent de Chine » (les pyrales du buis, oui, mais qui les a importées ?), d’abeilles (peut-être pense-t-il au frelon asiatique – mais qui l’a importé ?) et de coccinelles (… qui a importé les coccinelles asiatiques ?). À le lire, on s’imaginerait une armée d’insectes qui traverseraient les continents, avides de tout détruire sur leur passage. Bref, une fois de plus il rejette la faute sur les autres (les insectes ou les chinois, je n’ai pas trop compris où il voulait en venir), mais ne se remet pas du tout en question.

À ce stade de la conversation, je me dis qu’on a touché le fond. Et pourtant…

c11.PNGVisiblement, lire les commentaires déjà postés avant de répondre, c’est trop compliqué. Une fois de plus, les chenilles sont identifiées comme des processionnaires. Pire même, selon Mélanie, toutes les chenilles noires et poilues sont des processionnaires, alors que les processionnaires françaises ne sont même pas noires…

Je m’arme donc de patience, de bienveillance et d’un smiley gentil pour poster à nouveau mon petit visuel. Et Mélanie me répond en m’envoyant une photo de « la chenille processionnaire ». Je pense qu’on ne voit pas bien sur la capture d’écran, alors je vous la remets plus bas en grand.

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Vous la reconnaissez ? Avec sa tête bleue maculée de deux points noirs, sa ligne médiane blanche entourée de rouge, de noir et de bleu, et sa fine pilosité orange, c’est la chenille de la livrée des arbres (Malacosoma neustria), aussi mignonne qu’inoffensive.

c12.PNGLa suite se passe de commentaires. Je suppose, ou plutôt j’espère, que le « professionnel » qu’évoque Mélanie était bien venu détruire des cocons de processionnaires, et que cette petite livrée se trouvait au même endroit. Parce que si le professionnel est venu détruire un nid de livrées des arbres (grégaires aux premiers stades larvaires) et qu’il n’est pas capable de la distinguer des processionnaires, il y a un réel problème…

Quelques commentaires sans intérêt ont suivi, incluant une nouvelle fausse-identification des chenilles à laquelle j’ai une foi de plus répondu poliment avec mon petit visuel, et la conversation s’est essoufflée. Ce post m’est sorti de la tête, jusqu’à ce qu’un mois plus tard, Monsieur L. poste cette photo sur le même groupe.

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Tout ce que Monsieur L. aura retenu de cet échange, c’est que ses chenilles étaient bien des processionnaires, et qu’il a bien fait de le tuer.

Prenons un peu de recul sur cette histoire. J’ai brièvement épluché la littérature sur les ravageurs du cerisier, et la grande tortue n’est pas citée comme une réelle menace.

Le 20 mai, soit 2 jours après ce débat sur Facebook, j’ai examiné un cerisier qui se trouve dans le jardin de mon arrière grand-mère. C’est un arbre plutôt jeune, qui ne produit pas encore beaucoup de cerises. J’y ai trouvé les traces de passage de la grande tortue : beaucoup de feuilles avaient été consommées, mais j’arrivais trop tard pour voir les chenilles, qui étaient déjà devenues chrysalides.

Vous pouvez constater plusieurs choses en observant ces photos :

  • Les chenilles sont restées groupées tout au long de leur développement, comme l’atteste la présence d’exuvies (peaux vides) regroupées sur les feuilles. Elles ne se sont pas dispersées sur tout l’arbre.
  • Par conséquent, elles ont principalement consommé les feuilles situées sur quelques branches, et non affaibli toutes les branches.
  • Elles n’ont consommé que les feuilles et n’ont pas touché aux cerises.

Le 28 août, soit plus de 3 mois plus tard, je suis retournée voir ce cerisier. On ne voyait plus aucune trace du passage des chenilles. Le cerisier n’avait pas du tout été impacté par leur présence.

J’en reviens au sous-titre de cet article.

Pourquoi se débarrasser des chenilles ?
Mes propos portent évidemment uniquement sur les espèces indigènes – il est évident que la Pyrale du buis n’a pas sa place dans nos écosystèmes.  

Par la place qu’elles occupent dans les écosystèmes, les chenilles jouent un rôle important et essentiel à leur bon fonctionnement. Elles fournissent une alimentation riche aux oiseaux insectivores : rouge-queues, mésanges et autres passereaux consomment un grand nombre de chenilles au printemps, et en rapportent au nid pour nourrir leurs jeunes. Au stade adulte, les papillons « de jour » comme « de nuit » participent à la pollinisation, et continuent à alimenter les oiseaux, mais aussi les chauve-souris et autres mammifères insectivores. Elles ont donc tout à fait leur place dans nos jardins et nos forêts.
Lorsqu’on trouve un grand nombre de chenilles dans un arbre fruitier, il est normal que l’on s’inquiète pour la future récolte, mais la destruction n’est pas toujours – j’irais même jusqu’à dire, rarement – nécessaire. Dans la plupart des cas, il est tout à fait possible de déplacer les chenilles dans un autre arbre faisant partie des plantes-hôtes de l’espèce (voir aussi cet article consacré aux chenilles que l’on rencontre dans les arbres fruitiers).
Enfin, il faut aussi prendre en compte qu’au cours de leur développement, un grand nombre de chenilles sera parasité par des diptères ou des hyménoptères (si vous voulez en savoir plus au sujet des prédateurs des chenilles, c’est par ici !). Par conséquent, lorsque vous brûlez un nid de chenilles, vous brûlez par la même occasion les nombreuses larves d’insectes parasitoïdes qui se trouvent à l’intérieur des chenilles, et qui auraient participé, l’année suivante, à « réguler » leurs populations.

La « peur » des chenilles, ou des dégâts qu’elles peuvent occasionner, est finalement assez symptomatique de notre déconnexion avec la nature, et plus particulièrement avec les insectes qui nous entourent. Et oui, Monsieur L., les jolis papillons devant lesquels vous vous extasiez au printemps, et qu’il ne vous viendrait pas à l’idée d’écraser, ont été par le passé de grosses larves ventrues dont le seul objectif était de grandir en dévorant vos plantes.

La préservation de la biodiversité nous concerne tous. Les entomologistes et autres scientifiques sont unanimes pour dire que les populations d’insectes s’effondrent. Il est vrai que notre rapport aux insectes évolue positivement, mais seulement lorsqu’il s’agit d’insectes que l’on juge « utiles » : les abeilles, les coccinelles, les papillons… Pourtant même les espèces que nous jugeons « nuisibles » participent, d’une manière ou d’une autre, au bon fonctionnement des écosystèmes.

Sans aller jusqu’à laisser nos cultures se faire dévorer par les insectes, ne pourrions-nous pas simplement faire quelques recherches avant de les détruire ? Je suis persuadée que la plupart du temps, la destruction non-nécessaire des chenilles est alimentée par l’ignorance ou la méconnaissance : on les tue parce qu’on les a confondues avec d’autres chenilles (typiquement, les chenilles processionnaires), ou parce qu’on pense qu’elles vont tout détruire.

Si vous êtes tombé(e) sur cette page, c’est sûrement parce que vous avez cherché à mettre un nom sur les chenilles que vous avez trouvé dans votre cerisier avant de chercher à les tuer. Merci à vous, et j’espère que mon article vous aura convaincu qu’il n’est pas nécessaire de les détruire.

Quelques chenilles de Vanoise

Comme je l’évoquais dans l’article précédent, j’ai eu la chance cet été de passer plusieurs semaines en Vanoise. J’ai donc eu l’occasion de croiser un certain nombre d’espèces de chenilles différentes, dont certaines que je n’avais jamais rencontré auparavant ! Ces dernières ne feront pas toutes l’objet de pages individuelles sur le site, puisque j’y parle en priorité des chenilles communes que l’on trouve un peu partout dans nos campagnes. Reste qu’elles ont tout à fait leur place ici, alors ce petit article leur sera consacré !

  • Hétérocères

L’alpine (Malacosoma alpicola)
Présente partout et souvent en grand nombre, cette jolie chenille poilue y est parfois confondue avec les chenilles processionnaires. Pourtant, elle n’a pas grand chose à voir avec les redoutées urticantes. La raison de cette confusion : ses poils, et son caractère grégaire. On peut en effet parfois observer de grands groupes de ces insectes, se déplaçant parfois même en procession !

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1.jpgEt non, ce ne sont pas des processionnaires ! Photo : Martin Fargeat

L’alpine fait partie des 4 espèces françaises du genre Malacosoma. Toutes partagent les mêmes couleurs, et il est parfois difficile de les différencier : constatez par vous-même en cliquant ici ! Pour reconnaître l’alpine, retenez qu’elle ne possède pas de points noirs sur la tête (contrairement à M. neustria) et qu’on la rencontre surtout en altitude (au dessus de 1000 mètres), dans les Alpes, le Jura et les Pyrénées.

La Laineuse de l’aulne vert (Eriogaster arbusculae)
Pour rester dans la famille des Lasiocampidés, une belle laineuse découverte sur un saule. Elle fait partie des 4 espèces françaises du genre Eriogaster et se rencontre essentiellement dans les Alpes, sur des plantes telles que les aulnes et les saules.

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L’Écaille du plantain (Parasemia plantaginis)
Toujours dans les hétérocères mais dans une famille différente (les Érébidés), une chenille dont la toison est assez caractéristique du groupe des écailles : l’Écaille du plantain. Elle se reconnaît facilement à sa coloration d’un noir profond et sa tache rousse plus ou moins bien délimitée et étendue sur le dos. À cela s’ajoutent quelques soies blanches à l’arrière du corps, une petite tête noire luisante et une démarche rapide, elle aussi caractéristique des écailles.

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Son papillon s’observe lui aussi facilement dans la végétation.

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L’Écaille tiretée (Ocnogyna parasita)
Une autre écaille plus joliment colorée d’orange avec une ligne dorsale jaune bien marquée. Elle se rencontre en France uniquement dans les Alpes. J’ai eu l’occasion de croiser sa chenille à quelques reprises, mais pas son papillon.

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Une inconnue…
Pour terminer avec les hétérocères, une petite chenille que j’ai supposé être elle aussi une écaille (ou, du moins, une représentante de la sous-famille des Arctiinae). Mes recherches ne m’ont pas permis de l’identifier, mais si vous avez une idée de son identité, n’hésitez pas à m’en faire part dans les commentaires !

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  • Rhopalocères

Le damier des alpages (Euphydryas cynthia)
Chez les rhopalocères cette fois-ci, je commence avec la famille des Nymphalidés (c’est, entre autres, la famille du Paon du jour ou du Vulcain). L’une des premières chenilles que j’ai pu voir en Vanoise fut celle du damier des alpages, un magnifique papillon qui possède une curieuse particularité : chez cette espèce, le dimorphisme sexuel (différence entre les individus mâles et femelles) est très marqué. Ce caractère est assez rare chez les papillons de jour, du moins chez les espèces françaises.

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Sur les photos ci-dessous, vous remarquerez donc l’importante différence de couleur entre la femelle et le mâle.

4Madame

17Monsieur

18Monsieur et madame

5Femelle tout juste sortie de sa chrysalide, à laquelle est encore accrochée la dernière mue de sa chenille.

Quelques autres « mélitées »
Mélitées et damiers appartiennent à la même sous-famille des Melitaeinae. Ci-dessous, voici quelques individus croisés que je n’ai pas encore tenté de déterminer – il faut avouer que beaucoup d’espèces se ressemblent !
Vous pouvez remarquer sur ces 5 photos les critères morphologiques permettant de supposer qu’il s’agit d’espèces de cette sous-famille : la présence de soies épineuses et une tête relativement grosse, légèrement bilobée.
L’une de ces chenilles m’a pourtant interpellée : la noire constellée de blanc. Il s’agit sans doute d’un Damier de la succise (Euphydryas aurinia), une espèce protégée au niveau national, mais je ne m’attendais pas à la trouver en ce lieu et je n’ai vu aucun imago.

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Un petit « azuré »
Difficile de se prononcer sur l’identité de cette petite chenille de la famille des Lycaenidéstrouvée sur des feuilles de Sainfoin des montagnes. Dans cette famille, plusieurs espèces sont connues pour être myrmécophiles : c’est-à-dire qu’elles se développent en symbiose avec des fourmis. La myrmécophilie est surtout connue chez les espèces du genre Phengaris ( = Maculinea).
Toutes les chenilles similaires que j’ai pu observer ce jour-là étaient entourées de fourmis, mais je ne sais exactement par quel lien elles sont reliées.

  • Quelques papillons…

Je n’ai hélas pas pu photographier les chenilles de tous les papillons que j’ai croisés, mais voici cependant quelques belles espèces que j’ai rencontré au cours de ce séjour.

L’Écaille alpine (Setina aurita)
C’est une toute petite écaille discrète que l’on peut trouver dans la végétation rase des alpages. J’ai eu l’occasion de la croiser à deux ou trois reprises.

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L’Écaille martre (Arctia caja)
Cette écaille est plutôt commune et n’est pas inféodée au milieu montagnard : on peut la rencontrer un peu partout en France. Pourtant, c’est la première fois que je croisais un individu adulte sauvage. C’est une très belle et grande espèce.

Arctia caja (2).png

La Piéride du Vélar (Pontia callidice)
Une petite piéride que l’on rencontre dans les Alpes et les Pyrénées. Elle n’est pas forcément identifiable à partir de cette photo, mais je l’ai déterminée « en main » !

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Le Candide (Colias phicomone)
Il fait partie des papillons du genre Colias, dont l’identification est souvent difficile. Il faut pour cela observer le dessus des ailes – et là encore, ce n’est pas toujours simple.

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LAzuré des soldanelles (Agriades glandon)
C’est un tout petit azuré que l’on rencontre en montagne. Celui-ci était immobile sur une graminée à l’approche d’un orage.

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L’Apollon (Parnassius apollo)
C’est un peu un « incontournable » en montagne : ce grand Papilionidé blanc aux ocelles rouges est protégé en France. La prise de vue est plus originale qu’autre chose, mais cet individu n’était pas très coopératif pour se montrer sous le bon angle !

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Ce petit récit-photo s’achève ici… En espérant que je puisse retourner là-haut à la belle saison prochaine pour tenter de photographier d’autres espèces que je n’ai pas eu la chance de croiser cette année !

Monsieur ou Madame Duchêne

Le mois dernier, j’ai accompagné mon compagnon botaniste en Vanoise, où il effectuait des transects floristiques dans le cadre de l’élaboration d’une méthode d’évaluation de l’état de conservation des pelouses d’altitude. Pendant quelques semaines, je l’ai aidé à réaliser ses relevés, et j’ai pu découvrir une partie de l’entomofaune (et de la chenillofaune!) des Alpes que j’ignorais jusqu’alors, dont j’ai un peu parlé ici.

Mais surtout, j’ai eu l’occasion de tomber sur un Lasiocampidé que je recherchais particulièrement : le Bombyx du chêne (Lasiocampa quercus). Il vous semblera peut-être curieux que je recherche particulièrement cette espèce-là, sans doute la plus commune de sa famille et présente un peu partout… Et bien pourtant si, car il faut dire que cette année, je n’ai pas eu de chance avec ce Bombyx !

C’est une espèce que j’avais déjà élevée par le passé (en 2017), et dont j’avais conservé un épineux souvenir (la manipulation de son cocon m’avait laissé quelques poils urticants dans les doigts). Cette année, je voulais renouveler l’expérience, d’une part parce que je n’avais pas pris le soin de photographier la chenille, et d’autre part parce que je souhaitais réaliser l’expérience que l’entomologiste Jean-Henri Fabre décrivait dans ses Souvenirs entomologiques. 1

Au printemps de cette année, j’étais tombée sur une grosse chenille poilue et orangée, que je pris pour un Bombyx du chêne, ignorant à ce moment qu’il existait une espèce proche.

Lasiocampa trifolii (1)Avouez que le doute est permis !

Contente de ma trouvaille, je l’avais ramenée chez moi et élevée dans une grande serre. J’avais vite remarqué qu’elle appréciait beaucoup les feuilles de trèfle, sans y accorder plus d’importance. Au cours des semaines suivantes, j’étais tombée sur d’autres chenilles de Bombyx du chêne (des vraies, cette fois), que je n’avais pas pris la peine de prélever, puisque je pensais en avoir déjà une. Ce n’est que quelques jours plus tard que j’ai découvert que mon Bombyx « du chêne » était en réalité « du trèfle », ce qui expliquait son appétit pour les Fabacées…

Et depuis ce jour là, je n’avais pas réussi à mettre la main sur la moindre chenille de Bombyx du chêne vivante. Chaque fois que j’en trouvais une, que je reconnaissais ses couleurs et sa forme, je devais essuyer la déception d’être face à un cadavre. Un jour, c’était une belle chenille pendouillant sur une branche ; le lendemain, je retrouvais un individu tout mâchouillé et vidé de son contenu sur une feuille ; et la semaine suivante, c’était un Bombyx tout desséché qui m’attendait au détour d’un chemin…

J’avais donc abandonné l’idée de trouver cette espèce en 2018, jusqu’au 23 juillet. En montant un chemin de randonnée en pierre très fréquenté, mon compagnon m’a désigné du doigt une chenille posée sur une pierre, immobile. C’était Monsieur – ou Madame – Duchêne.

Lasiocampa quercus (5)

Satisfaite de cette trouvaille tardive, je l’ai ramassée pour en faire quelques photos pour le site, puis j’ai décidé de la garder. J’ai vite remarqué qu’elle n’était pas tout à fait dans son assiette : peu active, sa dernière paire de fausses-pattes était comme paralysée, et elle refusait de manger. Durant une semaine, j’ai tenté de lui présenter plusieurs plantes : rien à faire, elle ne voulait rien avaler, ce qui se confirmait par l’absence de crottes dans sa boite. Je l’ai alors pensée parasitée, ce qui aurait expliqué son état général.

Et puis un matin, 7 jours exactement après l’avoir ramassée, j’ai retrouvé des fragments de peau dans sa boite. Elle était en train de muer, mais les choses ne se passaient pas comme d’habitude : à divers endroits de son corps, son ancienne peau ne s’était pas décollée, et elle peinait à s’en débarrasser. J’ai retiré les morceaux qui restaient, et lui ai proposé quelques feuilles de myrtille fraîches, qu’elle s’est mise à manger.

Lasiocampa quercus (6).png

Nous sommes aujourd’hui le 22 août, un mois presque jour pour jour après sa découverte. Monsieur ou Madame Duchêne n’a pas grandi depuis sa dernière mue, et ne semble pas se précipiter pour passer à l’étape supérieure. Elle mange une feuille de rosier par jour, et ne bouge presque pas.

Quoi qu’il en soit, je surveille son évolution de près, et je ne manquerai pas de vous raconter l’issue de cet élevage ici, lorsque Monsieur ou Madame se décidera à faire sa nymphose… Si il ou elle se décide un jour !


Suite et fin tragique

Hélas, Monsieur ou Madame Duchêne n’est plus : je l’ai retrouvé mort un matin. Il faudra attendre l’année prochaine pour pouvoir tenter à nouveau de l’élever…


2019 : la malédiction continue 

Fin 2018, je suis tombée sur une jeune chenille de Bombyx du chêne sur des feuilles de lierre. Mais je n’avais rien sur moi pour la ramener à la maison, et je craignais de ne pas trouver de quoi la nourrir durant l’hiver… Je l’ai donc laissée sur place.

Puis au début du printemps 2019, lors d’une sortie étudiante encadrée par des professeurs, j’ai trouvé à nouveau une chenille de Bombyx du chêne sur un tronc d’arbre. Malheureusement, je n’avais toujours rien sur moi pour la prendre, et j’ai dû la laisser sur place (mais j’ai quand même pris le temps de la prendre en photo !)

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Enfin, lors d’une balade au mois de mai, une amie m’a montré du doigt une chenille qu’elle venait de trouver : « tu la connais, celle-là ? ». Ouiii, c’est lui, c’est mon Bombyx du chêne ! Et cette fois, j’avais tout prévu : j’ai sorti de mon sac ma boîte à chenilles, et j’ai récolté l’individu.

1Pas besoin de loupe pour identifier cette espèce ; en revanche, l’objet est utile pour apprécier la beauté des motifs latéraux de la chenille !

J’ai ramené ma chenille à la maison, toute contente, et l’ai gardée dans sa boîte pour la nuit le temps de lui aménager un espace adéquat. Le lendemain matin, catastrophe… Une myriade de petites larves, qui avaient pris secrètement possession de son corps, grouillaient tout autour d’elle. Ma « pauvre » chenille était parasitée, et condamnée avant même que nos chemins se croisent.

Copie de Copie de Paysage 5(2)Adieu chenille 😥

Je n’ai pas retrouvé cette chenille depuis.


2020 : Rien à l’horizon

Décidément, je n’ai pas de chance avec cette espèce. J’ai croisé tout un tas de jolies chenilles de Lasiocampidés cette année : des poignées de Livrées des arbres, de magnifiques Laineuses et autres Bombyx de l’aubépine… Mais pas la moindre trace de mon petit Bombyx du chêne. Enfin, presque… J’ai bien trouvé une chenille cette année, mais il faut dire qu’elle n’était pas en très grande forme.

Avec le confinement, les sorties naturalistes ont été très limitées cette année, et je n’ai pas pu me rendre sur certains sites riches en chenilles que j’appréciais les années passées.
Mais je garde espoir. 2021 sera la bonne !


2021 : On y est !

Cette année, je me suis motivée pour reprendre sérieusement chenilles.net en main, et pour sortir davantage afin de voir plus de chenilles. Forcément, en sortant plus souvent, je multiplie mes chances de rencontrer cette chenille…

Le 6 avril 2021 à Porcieu (38), je croise la route de cette petite chenille.

Un instant je crois l’avoir perdue car elle tombe au moment où je veux la saisir dans une végétation basse très dense. Il me faut 30 bonnes secondes durant lesquelles je peste « c’est la malédiction du Bombyx du chêne » avant que je ne retrouve sa trace et la prélève pour l’élever à la maison.

Une semaine plus tard, le 14 avril, je trouve une énorme chenille sur le sentier botanique de Charray à Vézeronce (38). Je suis accompagnée d’une amie, qui me fait découvrir le site, et lui propose de prendre en main la chenille.

Elle est magnifique ! Je la ramène à la maison, et l’installe avec ma petite chenille de la semaine passée, qui a mué entre temps. Elles ont à présent les mêmes motifs, mais la différence de taille est saisissante.

Les jours passent et je trouve d’autres chenilles de Bombyx du chêne : une le 5 mai à Porcieu (38), que je ramène à la maison, une autre le 12 mai à Mépieu (38), puis encore deux à Hières-sur-Amby (38) le 25 mai.

Au total, je me retrouve avec 3 chenilles dans ma petite cage d’élevage. Tout se passe bien, jusqu’à ce qu’un matin, en changeant leurs plantes, je constate que la plus grosse chenille est totalement inerte. Horreur : elle est morte. Son contenu est brun et liquide, elle est molle et pendouille lamentablement, comme la chenille en photo plus haut. Je soupçonne un virus (polyédrose nucléaire ?). Dans tous les cas ça craint, parce que mes autres chenilles de Bombyx du chêne grandissaient dans la même boîte !

Elles semblent malgré tout continuer leur croissance normalement. Je trouve une autre chenille le 15 juin à Chanizieu (38), que je laisse sur place. Le 30 juin, de retour à Hières, je trouve trois chenilles de Bombyx du chêne mortes, écrasées sur la route.

Une autre de mes chenilles meurt, sans doute du même virus. La dernière survivante finit par tisser un cocon et se nymphoser : ouf, j’en aurai au moins une ! Mais avec la chance que j’ai eu jusqu’à présent, je parie que ce sera un mâle…

Et puis le 4 juillet, de passage à Charette (38), je trouve un joli Bombyx du chêne immobile au milieu de la route (il a eu de la chance, j’aurais pu lui rouler dessus). Vu que je n’ai pu obtenir qu’une seule chrysalide, et que j’ai une chance sur deux pour que ce soit un mâle, je décide de la ramener à la maison.
Le lendemain, à Hières-sur-Amby (38), je trouve un Bombyx du chêne dans l’eau en train de se noyer.

Je le sors de l’eau et décide de l’emmener avec moi : comme ça, ça me fera 3 chrysalides, si aucune des 2 chenilles n’est parasitée !

Le 6 juillet, mes 2 nouvelles chenilles n’ont pas touché aux feuilles d’églantier que je leur ai proposé, et ont commencé à tisser leur cocon. C’est très bien, les papillons devraient émerger à peu près en même temps ! Allez, on y croit, cette fois-ci c’est la bonne.


1 Voir Le minime à bande jaune.