La Livrée des arbres (Malacosoma neustria)

Avec sa tête bleue maculée de 2 taches noires rappelant des yeux, et ses lignes latérales colorées lui donnant des airs de chaussette bariolée, cette jolie chenille légèrement velue inspire la sympathie. Pour autant, sa présence dans les jardins est souvent peu appréciée par les jardiniers, et peut même être source d’inquiétude lorsqu’un régiment tout entier de petites chenilles installe sa tente dans les arbres fruitiers et s’affaire à en grignoter les feuilles. Alors, petite chenille inoffensive ou ravageur impitoyable ? Vous saurez tout dans cet article !

Reconnaître la Livrée des arbres

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Les jeunes chenilles de la Livrée des arbres (Malacosoma neustria) ont une tête noire et brillante. On peut déjà les reconnaître à leurs bandes dorsales orangées et à leurs bandes latérales noires et blanches. À partir du 4ème stade larvaire, la tête de la chenille vire au bleu, et n’est plus brillante mais mate, avec de petits poils très courts. Au 5ème et dernier stade, une ligne dorsale blanche apparaît, et la chenille arbore une belle bande latérale bleutée.
Confusion possible. On peut confondre cette chenille avec celles des autres Livrées françaises, mais c’est la seule à posséder deux points noirs aussi nets sur la tête. La Franconienne (Malacosoma franconica) possède également parfois ces points noirs mais sa tête est beaucoup plus sombre (ce qui les rend nettement moins visibles) et son corps est couvert de soies roux sombre.

La Livrée des arbres (Malacosoma neustria)
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Durant les 3 premiers stades larvaires, on peut confondre ces chenilles avec celles de la Livrée des prés (M. castrensis) ou de la Livrée alpine (M. alpicola), mais ces deux espèces, plus localisées, installent plutôt leur toile de soie au sol et non dans les arbres, et ne possèdent pas la petite barre noire bien visible sur le 8ème segment abdominal de la Livrée des arbres (visible sur la photo ci-contre).

Cycle de vie

Au cours de l’été, vers le mois d’août, la femelle de la Livrée des arbres dépose ses œufs d’une manière bien particulière sur les tiges des arbres : en même temps qu’elle les pond, collés les uns aux autres, elle tourne tout autour de la tige. La spirale qu’elle décrit donne ainsi à la ponte l’aspect d’une bague posée autour des rameaux, qui vaut à cette espèce l’autre nom vernaculaire de Bombyx à bague (ce n’est cependant pas la seule Malacosoma à pondre ses œufs ainsi).
Au début du mois d’avril, après avoir passé tout l’automne et l’hiver au chaud dans leur œuf, les petites chenilles éclosent et s’installent à la base d’une branche pour y tisser une toile de soie collective assez lâche, en forme de tente. C’est dans ce petit nid qu’elles se regroupent pour prendre le soleil après s’être nourries, ou pour muer.
Au dernier stade larvaire, les chenilles abandonnent le nid et se dispersent dans la végétation environnante. Elles terminent leur développement seules, puis tissent entre deux feuilles ou dans une feuille repliée un petit cocon de soie fin, ovoïde, et parsemé d’une sécrétion poudreuse jaune. Il arrive parfois que deux chenilles partagent le même cocon.
La nymphose a lieu à l’intérieur de ce cocon, et les papillons en émergent en juillet-août.

Plantes-hôtes

Les chenilles de la Livrée des arbres se nourrissent du feuillage de diverses espèces végétales ligneuses : les Aubépines (Crataegus), le Prunellier (Prunus spinosa), le Charme (Carpinus betulus), les Chênes (Quercus), les Saules (Salix), les Peupliers (Populus), les Bouleaux (Betulus) ou encore les Tilleuls (Tilia) ainsi que divers arbres fruitiers comme les Pommiers (Malus domestica), les Poiriers (Pyrus communis), les Pruniers (Prunus domestica)…

Répartition et habitat

Cette espèce est largement répandue de l’Afrique du Nord à l’Asie de l’Est, en passant par une bonne partie de l’Europe. En France, c’est la plus répandue des 4 espèces du genre Malacosoma, et on peut l’observer à peu près partout jusqu’à 1500 mètres d’altitude.
Elle colonise les bois clairs, les milieux bocagers et broussailleux, les bords de routes et de chemins, les vergers, et parfois également les jardins.

Étymologie

Le nom de genre Malacosoma vient probablement du grec μαλακός (malakos) signifiant « mou », et du grec σῶμα (sỗma) signifiant « corps ». Peut-être ce nom a-t-il été choisi en référence à la relative mollesse du corps des chenilles. Quant à l’épithète spécifique neustria, il désigne la Neustrie, ancien royaume franc qui s’étendait au Nord Ouest de la France.

Moyens de défense, prédateurs et parasites

Les prédateurs de la Livrée des arbres sont divers et variés, allant des Oiseaux aux Nématodes en passant par les Diptères et Hyménoptères parasitoïdes. Une étude de l’Université Atatürk réalisée dans la province d’Erzurum en Turquie a montré que 33,7% des chenilles collectées étaient parasitées, et 3% atteintes de virus ou de bactéries (Özbek & Çoruh, 2012). De telles études n’ont pas été réalisées en France, mais on pourrait s’attendre à des résultats similaires (bien que les espèces parasitoïdes françaises soient différentes des espèces turques).
Parasites des œufs. Au stade d’œuf déjà, cette espèce connaît des parasitoïdes, comme le très généraliste Hyménoptère Anastatus bifasciatus, qui pond ses œufs dans ceux des punaises et de certains Lépidoptères (dont les processionnaires). Un autre petit Hyménoptère très discret et plus spécialiste pond ses œufs à l’intérieur de ceux de la Livrée des arbres : Ooencyrtus neustriae.
Parasites des chenilles. Une fois nées, les chenilles peuvent être l’hôte des larves de Diptères et d’Hyménoptères parasitoïdes.
– La mouche Pales pavida pond ses œufs sur le bord des feuilles dont les chenilles se nourrissent (on parle d’œufs microtypes) ; ces dernières les ingèrent accidentellement et se retrouvent alors parasitées. La larve du parasitoïde éclot dans l’intestin de la chenille et le traverse pour s’installer dans ses glandes séricigènes durant ses deux premiers stades de développement. Elle se met ensuite à consommer l’intérieur de la chenille, détruisant les tissus internes, en conservant intacts les organes vitaux pour garder son hôte en vie plus longtemps. Une fois son festin terminé, et son développement achevé, elle sort de la chenille en perçant sa peau puis se nymphose à proximité de sa dépouille.
– D’autres mouches comme Phryxe vulgaris, P. heracleiExorista lucorum ou E. larvarum  pondent leurs œufs directement sur les chenilles (on parle d’œufs macrotypes, plus gros que les précédents). La chenille a un petit espoir d’échapper au parasitisme si elle mue rapidement, mais dans le cas contraire, l’œuf, collé à son tégument, éclot rapidement, et la larve du parasitoïde pénètre dans son corps.
– Une autre espèce, Carcelia lucorum, projette ses œufs pédicellés sur les poils des chenilles. La larve néonate est dite planidium : elle se déplace pour accéder au corps de son hôte.
– Chez la mouche Phorocera assimilis, l’organe de ponte est modifié pour permettre une insertion partielle de l’œuf dans le corps de l’hôte.
– Du côté des Hyménoptères, les Braconidés Cotesia glomerata et C.ruficrus, très généralistes, peuvent pondre jusqu’à 50 oeufs à l’intérieur d’une seule chenille. À elle seule, une femelle peut produire jusqu’à 1000 oeufs ; à ce titre, ces petites guêpes sont considérées comme de précieuses auxiliaires des cultures, en parasitant notamment les chenilles de la Piéride du chou (Pieris brassicae).
– De nombreuses espèces d’Ichneumons (Ichneumonidés) peuvent parasiter les chenilles de la Livrée des arbres : Acropimpla didyma, Agrypon flaveolatum, Apechthis compunctor, A. quadritentata, Endasys brevis, Endromopoda detrira, Gambrus tricolor, Gelis cinctus, Glypta nigrina, Gergopimpla inquisitor, Iseropus stercorator, Itoplectis alternans, I. maculator, Lissonita variabilis, Ophion obscuratus, Pimpla illecebrator, P. rufipes, P. turionellae, Scambus nigricans, Theronia laevigata… Les femelles de ces espèces possèdent un long ovipositeur leur permettant de pondre leurs œufs directement à l’intérieur du corps des chenilles.
– Le Nématode Hexamermis albicans, très généraliste, est un parasite occasionnel de cette chenille.
Virus et bactéries. Les chenilles de la Livrée des arbres peuvent être victimes du virus NPV (virus de la polyédrose nucléaire). Ce virus peut se rencontrer dans les milieux naturels, mais est également utilisé dans le cadre de lutte biologique contre les chenilles. Les chenilles infectées deviennent amorphes, cessent de s’alimenter, puis meurent ; l’intérieur de leur corps se liquéfie, et leur dépouille pend aux branches dans la posture d’un V inversé.
Les chenilles de cette Livrée peuvent également être infectées par des bactéries, comme Proteus mirabillis, Pseudomonas chlororaphis, Serratia fonticola ou encore Bacillus thuringiensis, fréquemment utilisé en lutte biologique.

Une chenille dangereuse ?

Les chenilles du genre Malacosoma ne sont pas réputées pour être urticantes (du moins, pour les espèces que l’on peut rencontrer en France). Il n’y a aucun risque à approcher ces chenilles, ou à les déplacer délicatement avec une cuillère par exemple.
Au printemps, il est fréquent de trouver dans les vergers des « nids » de Livrées des arbres, installés sur les troncs des pommiers, poiriers, pruniers et autres fruitiers. On considérait autrefois ces chenilles comme nuisibles, en raison des dégâts qu’elles pouvaient causer en défoliant les arbres ; mais le déclin qu’a connu l’espèce au cours des dernières décennies ne permet plus de la considérer aujourd’hui comme une menace pour les fruitiers. La présence d’un nid dans un arbre déjà bien développé (plus de 2 mètres de haut) ne devrait pas poser de problème à la fructification : tout au plus, il retardera légèrement la croissance de l’arbre, qui devra sortir de nouvelles feuilles après le passage des chenilles. Toutefois, si vous êtes confronté à la présence de ces chenilles dans un jeune fruitier que vous souhaitez préserver, il est possible de les déplacer dans un autre arbre, par exemple un Chêne, une Aubépine ou un Prunellier. Pour plus d’informations sur la marche à suivre, vous pouvez consulter la page : Des nids de chenilles dans mes arbres fruitiers : que faire ?

Galerie photos (Cliquez sur les photos pour les afficher en grand !)

Bibliographie

  • D. J. Carter, B. Hargreaves, Guide des chenilles d’Europe, Delachaux et Niestlé
  • J-F. Aubert, Papillons d’Europe I, Delachaux et Niestlé
  • B. Henwood, P. Sterling, R. Lewington, Field Guide to the Caterpillars of Great Britain and Ireland, Bloomsbury Wildlife Guides
  • H. Bellmann, Quel est ce papillon ?, Nathan
  • H. Özbek, S. Çoruh (2010). Egg parasitoids of Malacosoma neustria (Linnaeus, 1758) (Lepidoptera: Lasiocampidae) in Erzurum province of Turkey. Türk Entomol Derg, 34, 551-560.
  • H. Özbek, S. Çoruh (2012), Larval parasitoids and larval diseases of Malacosoma neustria L. (Lepidoptera: Lasiocampidae) detected in Erzurum Province, Turkey, Department of Plant Protection, Faculty of Agriculture, Atatürk University, Erzurum
  • S. Grenier, G. Liljesthröm, Préférences parasitaires et particularités biologiques des Tachinaires (Diptera Tachinidae), Bulletin de la Société Linnéenne de Lyon, 1991, pp. 128-141
  • J-L. Rivière, Données sur la morphologie et l’anatomie larvaire de Pales pavida Meigen [Dipt. Tachinidae], Bulletin de la Société entomologique de France, 1974, pp. 9-14.
  • G. Bonnot, B. Delobel, S. Grenier, Élevage, croissance et développement de Phryxes caudata (Diptera, Tachinidae) sur son hôte de substitution Galleria mellonella (Lepidoptera, Pyralidae) et sur milieu artificiel, Publications de la Société Linnéenne de Lyon, 1984, pp. 313-320
  • A. Lequet, Biologie et développement du Bombyx à bague
  • Bestimmungshilfe für die in Europa nachgewiesenen Schmetterlingsarten (Lepiforum) : Malacosoma neustria
  • Lepidoptera and their ecology : Malacosoma neustria
  • Moths and Butterflies of Europe and North Africa : Malacosoma neustria
  • Lépinet : Malacosoma neustria
  • Artemisiae, le portail dynamique national sur les papillons de France : Malacosoma neustria
  • The Ecology of Commanster, Ecological Relationships Among More Than 7700 Species : Malacosoma neustria
  • Tachinid Recording Scheme : Phorocera assimilis

Dernière mise à jour de la page : mai 2021