La Mélitée du plantain (Melitaea cinxia)

Avec sa petite tête rouge et son corps noir couvert d’une pilosité rêche, la chenille de la Mélitée du plantain (Melitaea cinxia) fait partie des premières chenilles que l’on peut observer au début du printemps. Aux premiers stades, elle vit en groupe dans une toile de soie tissée avec ses congénères autour des Plantains et de certaines autres plantes basses.

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Cycle de vie

Dans nos contrées, la Mélitée du plantain produit deux générations annuelles : une génération printanière, issue de chenilles nées à la fin de l’été ou de l’automne précédent, et une génération estivale, issue de chenilles nées au printemps ou au début de l’été. Dans les deux cas, la femelle dépose ses œufs en paquet de quelques centaines sur le feuillage de plusieurs espèces de Plantains et de Véroniques. Les chenilles, très grégaires lors de leurs jeunes états, se mettent dès la naissance à tisser une grande toile de soie collective autour de leur plante-hôte. À ce stade, elles ne portent pas encore leur livrée noire, et leur corps est brun sombre avec des protubérances épineuses plus claires. Ce n’est qu’à partir du 4ème stade larvaire qu’elles s’assombrissent et que leur tête devient rouge vif.
Les chenilles issues de la génération estivale tissent au début de l’automne un abri de soie dans lequel elles hivernent. Leur développement est plus long que celui des chenilles issues de la génération printanière, et elles peuvent passer par 7 stades de développement différents. Les chenilles de la génération suivante peuvent quant à elles se contenter de 5 stades de développement, et achever leur développement en quelques semaines.
À partir du 4ème ou du 5ème stade, elles commencent à quitter leur tente pour se disperser dans les environs. Leur développement larvaire achevé, elles se fixent à un support dans la végétation basse pour se nymphoser. La chrysalide délivre un papillon deux semaines à un mois plus tard.

Cette très belle vidéo de Filming Varwild consacrée à la Mélitée du plantain montre les différentes étapes de son développement.

Plantes-hôtes

C’est sur les Plantains (Plantago) et sur les Véroniques, notamment la Véronique petit-chêne (Veronica chamaedrys), la Véronique germandrée (V. teucrium) et la Véronique à feuilles de lierre (V. hederifolia) que la femelle Mélitée du plantain dépose ses oeufs. La Linaire commune (Linaria vulgaris) est également mentionnée comme plante-hôte possible des jeunes chenilles.
Vers la fin de leur développement, les chenilles peuvent également accepter d’autres plantes herbacées comme les Centaurées (Centaurea) ou les Piloselles (Pilosella officinarum).

Répartition et habitat

La Mélitée du plantain est répandue du Nord de l’Afrique à travers l’Europe jusqu’à l’Asie tempérée. En France, elle est présente partout mais en régression dans le Nord-Ouest. Elle est protégée en Île de France.
C’est une espèce pionnière que l’on rencontre dans les milieux ouverts et bien exposés : prairies pauvres en nutriments, terrains agricoles, terrains perturbés ou parties les plus sèches des marais. La femelle dépose ses œufs dans des stations denses en plantes-hôtes, avec une végétation basse voire rase, les chenilles s’exposant volontiers au soleil pour se réchauffer au début du printemps. Les pelouses bien tondues des jardins peuvent convenir à cette espèce, pour peu que le jardinier y laisse pousser suffisamment de Plantains ou de Véroniques !

Étymologie

La Mélitée du plantain porte le nom scientifique Melitaea cinxia. Le nom de genre Melitaea lui a été attribué par l’entomologiste danois Fabricius au début du 19ème siècle, et plusieurs hypothèses pourraient expliquer sa signification. À cette époque, Fabricius nommait traditionnellement les genres des papillons diurnes en référence à Vénus/Aphrodite, déesse de l’amour. Le nom Melitaea ne figure cependant pas parmi les épithètes connus de la déesse. Une hypothèse probable serait que le naturaliste se serait trompé d’une lettre avec Melinaea, l’un des nombreux surnoms d’Aphrodite. D’autres hypothèses suggèrent un lien avec le miel, meli, en référence à l’attrait des papillons pour les liquides sucrés… Si le sujet vous intéresse, Jean-Yves Cordier y a consacré un article entier sur son blog : Zoonymie de la Mélitée du plantain dans lequel il creuse davantage le sujet et donne d’autres hypothèses.
Le nom d’espèce cinxia est quant à lui plus simple à expliquer : c’est une référence à Junon, déesse protectrice du mariage et de la fécondité, Cinxia étant son épithète lorsqu’elle retire la ceinture d’une jeune mariée avant la nuit de noces. Le nom cinxia vient du latin cinctus désignant une ceinture ou bien le fait d’être ceint, entouré.

Il est intéressant de se pencher sur les noms vernaculaires de cette espèce à l’étranger. Les anglais l’appellent Glanville fritillary en hommage à Eleanor Glanville, une entomologiste du 17ème siècle qui fut la première à découvrir l’espèce dans le Lincolnshire. L’intérêt de cette femme pour les insectes et plus particulièrement pour les papillons fut à l’époque très mal perçu par son entourage, causant de nombreuses tensions auprès de son mari et de son fils. À sa mort, ce dernier contesta son testament et obtint gain de cause auprès du juge, au motif qu’une femme dont le passe-temps était de courir dans les champs un filet à la main ne devait pas être en pleine possession de ses moyens.

Moyens de défense, prédateurs et parasites

Les chenilles de la Mélitée du plantain sont à première vue tout à fait inoffensives et sans défense : tout au plus pourrions-nous penser que ses petites épines puissent être urticantes, ce qui n’est pas le cas. Le secret de défense des chenilles de cette mélitée réside dans la composition de ses plantes-hôtes : les Plantains sont riches en aucubine et en catalpol, deux glycosides d’iridoïdes. Pour faire simple, les iridoïdes sont des substances produites par les plantes pour repousser les herbivores et les phytophages, notamment en leur donnant un goût amer. La Mélitée du plantain est capable non seulement d’assimiler ces substances, mais aussi de les utiliser à son profit, en devenant à son tour peu appétente pour les prédateurs. Les chenilles consommant des Plantains riches en iridoïdes seraient même moins sujettes au parasitisme par des Hyménoptères. Si le sujet vous intéresse, zoom-nature y a consacré un article très intéressant : La relation toxique d’une mélitée avec un plantain. Je ne vous en dis donc pas plus à ce propos et vous invite à y jeter un œil !
La vie de chenille n’est pas facile et notre mélitée ne déroge pas à cette règle. Sa toxicité ne lui épargne hélas pas de subir la présence indésirable de parasitoïdes : les mouches Tachinaires et les guêpes Ichneumons et Braconidés.
La mouche Tachinaire Erycia festinans est un parasitoïde exclusif de la Mélitée du plantain et de la Mélitée orangée (Melitaea didyma). Elle possède un long organe de ponte dévaginable qui lui permet de déposer non pas un œuf, mais une larve déjà formée sur le corps des jeunes chenilles. La larve pénètre rapidement le corps de son hôte puis se nourrit de son contenu pendant plusieurs semaines. La chenille poursuit son développement normalement et se nymphose. C’est de sa chrysalide que s’extrait la larve mature de la Tachinaire, qui se nymphose à son tour au sol. La Mélitée ne survit pas à cette opération.
Filming Varwild a réalisé une superbe vidéo au sujet de la mouche Erycia festinans : dans cet extrait, vous pouvez la voir à l’œuvre, déposant d’une nonchalance remarquable ses larves sur de jeunes chenilles de Mélitée du plantain.

Un autre insecte parasite diverses espèces de Mélitées et de Damiers (Euphydryas) : Cotesia melitaearum, une petite guêpe de la famille des Braconidés. Chez cette espèce, la femelle dépose plusieurs œufs dans le corps d’une même chenille, et les larves se développent à l’intérieur de son corps en évitant les organes vitaux. Au terme de leur développement, les larves matures émergent de la chenille et tissent un amas de petits cocons individuels à proximité de sa dépouille.
Une fois de plus, Filming Varwild a consacré une vidéo à ce sujet, dans laquelle vous pourrez voir une femelle de cette espèce s’introduire laborieusement dans le nid de soie d’un groupe de Mélitées du plantain pour y déposer ses œufs.

D’autres parasitoïdes, plus généralistes, peuvent également parasiter les Mélitées du plantain : Cotesia ruficrus et C. glomerata (Braconidés), Ichneumon gracilicornis (Ichneumon), Pteromalus apum et P. puparum (Pteromalidés)… Certains de ces parasitoïdes peuvent à leur tour être parasités par des insectes hyperparasitoïdes : Gelis agilis, un petit Ichneumon, pond ses oeufs dans larves ou les nymphes de Cotesia glomerata.
Enfin, certains parasitoïdes pondent leurs œufs directement à l’intérieur des œufs de la Mélitée du plantain : c’est le cas d’Hyposoter horticola, une petite guêpe de la famille des Ichneumons. Elle choisit préférentiellement des œufs proches de l’éclosion, et ses larves se développent à l’intérieur des chenilles de la même manière que celles des espèces citées plus haut.

Une chenille dangereuse ?

Si vous avez rencontré ces chenilles dans votre jardin, ou lors d’une balade, n’ayez crainte : elles sont inoffensives, et ne possèdent pas de poils urticants. En leur laissant une petite place dans votre jardin, vous aurez même peut-être la chance d’observer un peu plus tard les très jolis papillons qu’elles seront devenus. Elles sont également sans danger pour votre potager ou votre verger : les fruits et légumes ne les intéressent guère, et elles ne s’éloigneront jamais bien loin de leurs plantes-hôtes, sauf à la rigueur au moment de la nymphose. Alors à moins que vous ne souhaitiez vous lancer dans la culture intensive de plantain, vous n’avez aucune raison de vous inquiéter de leur présence (et puis de toutes façons, c’est pas très bon, le plantain.)

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Bibliographie

  • D. J. Carter, B. Hargreaves, Guide des chenilles d’Europe, Delachaux et Niestlé
  • J-F. Aubert, Papillons d’Europe I, Delachaux et Niestlé
  • B. Henwood, P. Sterling, R. Lewington, Field Guide to the Caterpillars of Great Britain and Ireland, Bloomsbury Wildlife Guides
  • H. Bellmann, Quel est ce papillon ?, Nathan
  • T. Lafranchis, D. Jutzeler, J-Y. Guillosson, P. & B. Kan, La vie des Papillons, Écologie, Biologie et Comportement des Rhopalocères de France, Diathéo, 2015
  • Couchoux, C., Seppä, P., & van Nouhuys, S. (2015). Behavioural and genetic approaches to evaluate the effectiveness of deterrent marking by a parasitoid wasp. Behaviour, 152(9)
  • Lei, G. C., Vikberg, V., Nieminen, M., & Kuussaari, M. (1997). The parasitoid complex attacking Finnish populations of the Glanville fritillary Melitaea cinxia (Lep: Nymphalidae), an endangered butterfly. Journal of Natural History, 31(4), 635–648
  • Bestimmungshilfe für die in Europa nachgewiesenen Schmetterlingsarten (Lepiforum) : Melitaea cinxia
  • Lepidoptera and their ecology : Melitaea cinxia
  • Moths and Butterflies of Europe and North Africa : Melitaea cinxia
  • Lépinet : Melitaea cinxia
  • Artemisiae, le portail dynamique national sur les papillons de France : Melitaea cinxia
  • The Ecology of Commanster, Ecological Relationships Among More Than 7700 Species : Melitaea cinxia

Dernière mise à jour de la page : juillet 2021