Le Bombyx disparate (Lymantria dispar)

Au cours du mois de mai, d’étranges chenilles poilues peuvent « envahir » nos jardins. Leurs deux taches noires sur la tête, évoquant les yeux d’un smiley, leur donnent un aspect sympathique ; et leur dos est orné de rangées de curieux points rouges et bleus. Ce sont les chenilles du Bombyx disparate (Lymantria dispar). Sont-elles dangereuses pour l’homme, ou pour les arbres ? Réponses dans cet article !

Reconnaître le Bombyx disparate

1


La chenille du Bombyx disparate est très sombre et presque entièrement noire à la naissance, mais on peut déjà facilement la reconnaître grâce aux deux petites protubérances disposées de chaque côté de sa tête et desquelles part une touffe de soies assez longues. En grandissant, des tubercules bleus et rouges deviennent visibles sur son dos, dans un premier temps sur une seule rangée (points rouge-orange) puis sur deux. On peut alors observer 5 paires de tubercules bleus sur la partie supérieure de sa face dorsale, suivis de 6 paires de tubercules rouges. S’ajoutent à cela ses deux taches noires sur la tête, la rendant impossible à confondre avec d’autres chenilles. 
Sa chrysalide est, elle aussi, très singulière et aisément reconnaissable parce qu’elle possède de courts poils roux ; le dimorphisme sexuel est déjà visible à ce stade, les chrysalides des mâles étant plus petites que celles des femelles (voir galerie photo, plus bas). 
Enfin, les imagos sont eux aussi assez facilement reconnaissables. La femelle est munie de deux paires d’ailes blanches ornées de motifs noirs en zigzag. Le mâle arbore quant à lui une livrée tout à fait différente : il est d’un brun très classique pour un papillon « de nuit », mais porte de très longues antennes pectinées lui donnant l’air, lorsqu’on l’observe de face, d’un petit lapin.

Cycle de vie

La femelle du Bombyx disparate, peu mobile, ne vole pas et reste généralement à proximité du cocon duquel elle vient d’émerger. C’est le mâle qui vole jusqu’à elle, attiré par les phéromones qu’elle dégage et qu’il capte grâce à ses très grandes antennes.
L’accouplement a lieu la nuit et dure généralement quatre ou cinq heures. Une fois fécondée, la femelle pond ses œufs, en général sur l’écorce de l’arbre sur lequel elle se trouve. Elle dépose dans un premier temps une couche de mucus sur l’écorce, auquel viennent se coller quelques uns de ses poils abdominaux, puis elle dépose ensuite ses œufs en ooplaque avant de les recouvrir d’un épais feutrage de poils abdominaux. Chaque ponte comprend en moyenne 400 œufs.
À l’intérieur de l’œuf, le développent des embryons est rapide : au bout de deux à trois semaines en fonction de la température, les chenilles sont totalement développées. Pourtant, elles n’éclosent pas tout de suite : elles restent tout l’automne et l’hiver à l’abri du chorion de leur œuf et du manteau de poils que leur a laissé leur mère.
Au printemps, elles éclosent et se dispersent très rapidement. À leur sortie de l’œuf, les chenilles peuvent produire un fil de soie long de 7 mètres, qu’elles utilisent pour se laisser transporter par le vent : leur petite taille, leur légèreté, et leurs longs poils aérophores leur permettent de parcourir ainsi plusieurs mètres, se dispersant ainsi dans le feuillage des arbres à l’entour. L’activité des chenilles est diurne jusqu’au troisième stade larvaire, puis nocturne. Elles grandissent d’avril à juin, puis tissent un cocon très fin et lâche dans le feuillage des arbres dans lequel elles se nymphosent.
Comme la femelle adulte du Bombyx disparate ne vole pas et ne se déplace pas à plus de quelques mètres de son cocon, c’est la chenille qui choisit à l’avance la future plante-hôte de sa progéniture. Ce comportement est plutôt inhabituel au regard de celui de la plupart des espèces de Lépidoptères, chez lesquelles c’est la femelle adulte qui repère et choisit les plantes sur lesquelles elle va pondre.
Les adultes émergent en juillet-août. Le mâle peut être observé en plein jour, mais l’activité de la femelle, plus discrète, est plutôt nocturne. Les imagos ont une durée de vie assez limitée, de l’ordre de 4 à 9 jours, et ne se nourrissent pas : leur activité est uniquement consacrée à la reproduction.

Plantes-hôtes

La chenille du Bombyx disparate est particulièrement polyphage et peut se nourrir d’un grand nombre de plantes différentes, essentiellement des arbres feuillus comme résineux.
En France, ses principales plantes-hôtes sont les Chênes (Quercus), le Hêtre (Fagus sylvatica), les Charmes (Carpinus), les arbres fruitiers (Malus, Pyrus, et divers Prunus sauvages et cultivés) ou encore le Châtaignier (Castanea sativa). Mais on peut également le rencontrer sur d’autres arbres, comme les Bouleaux (Betula), les Saules (Salix), les Aulnes (Alnus), Tilleuls (Tilia) et Ormes (Ulmus). Les années de fortes pullulations, cette chenille peut se nourrir sur d’autres arbres si ses essences préférées ne sont plus disponibles.

Répartition

Le Bombyx disparate est présent dans une grande partie de l’Europe et de l’Asie jusqu’au Japon. Il a été introduit accidentellement aux États-Unis au XXème siècle.
En France, on peut l’observer dans toutes les régions.

Comment rencontrer cette chenille ?

On la rencontre dès la fin du mois d’avril un peu partout autour des arbres : dans les jardins, dans les forêts… Elle s’observe parfois en groupes plus ou moins importants, ce qui lui vaut parfois d’être confondue avec les chenilles processionnaires. Au moment de la nymphose, la chenille se rapproche des troncs d’arbres ou des murs proches des habitations ; c’est ainsi qu’il est fréquent de trouver, en nettoyant les nichoirs en automne, plusieurs chrysalides vides, quelques femelles adultes mortes, et leurs œufs regroupés et recouverts de poils ; les femelles étant peu mobiles, elles s’éloignent peu de leur chrysalide après émergence et pondent généralement leurs œufs à proximité de celle-ci.

Étymologie

Le nom scientifique du Bombyx disparate est Lymantria dispar. Le nom de genre, Lymantria, viendrait du grec « lymantēr » signifiant « destructeur ». Le nom de genre dispar quant à lui signifie « dissemblable » en latin, en référence au dimorphisme sexuel très prononcé chez l’espèce. C’est de là que vient son nom français de Bombyx disparate.
Autrefois ce papillon portait le nom générique Porthetria, du grec « porthein » qui signifie également « ravager » !
En Français, on lui donne aussi le nom de Zigzag, en référence aux motifs en zigzag qu’on peut observer sur les ailes chez les deux sexes, ou encore Spongieuse, en référence à la texture particulière de la ponte, déjà décrite plus haut.

Introduction accidentelle aux États-Unis, pullulations, et moyens de lutte

En 1869, Étienne Léopold Trouvelot, artiste et naturaliste français, menait au Massachusetts des études sur les chenilles du Bombyx du murier (Bombyx mori), plus connu sous le nom de Ver à soie. Il avait ramené de France des chenilles de Bombyx disparate, et espérait faire se reproduire les deux espèces afin d’obtenir un hybride à la fois rustique et bon producteur de soie. Mais à la suite d’un orage, la cage contenant les chenilles se renversa dans son jardin, et elle s’échappèrent dans le voisinage.
Trouvelot avertit rapidement les entomologistes locaux du risque encouru si le Disparate, dont la réputation était déjà bien connue en Europe, venait à se disperser dans la région ; mais rien ne fut entrepris à ce moment-là pour endiguer sa prolifération.
Vingt ans plus tard, les chenilles du Bombyx disparate commençaient à pulluler dans la région de Boston. Une vaste campagne d’éradication fut entreprise par l’État du Massachusetts, via l’utilisation de bandes de glu et d’insecticides, la destruction manuelle des pontes et même la destruction de certaines forêts trop touchées.
En 1905, la lutte biologique fut également employée, via l’importation d’auxiliaires d’Europe et du Japon. Vingt ans plus tard, la lutte biologique laissa place à la lutte chimique : de puissants insecticides furent largués par avion au dessus des forêts les plus touchées. Mais il était déjà trop tard pour stopper sa progression, et l’espèce atteint progressivement de nouvelles régions.
Aujourd’hui encore, le Bombyx disparate est considéré comme un fléau aux États-Unis, où sa prolifération et sa dispersion sont favorisées par les pratiques sylvicoles (monocultures) et l’activité humaine (pontes placées sous des véhicules). Chaque année, de vastes moyens humains et financiers sont déployés pour limiter les dégâts que les chenilles peuvent causer en défoliant les arbres.

De tels efforts avaient déjà été déployés plus tôt eu Europe. En 1878, les gouvernements de Slavonie et de Croatie incitaient la population à détruire les pontes, les chenilles et même les papillons, en les attirant la nuit grâce à des feux de bois. Dix ans plus tard, des récompenses étaient même offertes à ceux ayant capturés un grand nombre de papillons. 
En France, on luttait contre le Bombyx disparate au début du XIXème siècle, par échenillage manuel, par l’emploi de bandes engluées, ou encore en badigeonnant les pontes avec du pétrole. En 1840, de Grands calosomes (Calosoma sycophanta), coléoptères prédateurs de chenilles, étaient lâchés dans les zones infectées autour de Poitiers dans le cadre de lutte biologique.
Au XXème siècle, la lutte chimique fut employée : jusque dans les années 1970, l’Arséniate de plomb et le DDT, puissants insecticides, étaient épandus par avion dans les forêts infestées. L’utilisation du DDT fut fortement controversée dans les années 60, puis progressivement interdite, en raison de ses conséquences catastrophiques sur l’environnement : hautement toxique pour les organismes aquatiques, il peut persister plusieurs années dans les milieux naturels. Depuis l’interdiction du DDT, lorsque la lutte chimique est nécessaire, c’est plutôt Bacillus thuringiensis, une bactérie aux propriétés insecticides, qui est utilisée. Elle a l’avantage d’être rapidement dégradée par les rayons UV du soleil et d’avoir un impact limité dans le temps (on l’utilise même en agriculture biologique), mais son effet n’est pas sélectif, et elle tue indifféremment bien d’autres espèces d’insectes…
Aujourd’hui encore, le Bombyx disparate est considéré comme l’un des principaux insectes ravageurs en Europe. Des pullulations ont régulièrement lieu, en particulier dans le Sud de la France, et sont accentuées durant les étés chauds et secs.

Prédateurs et parasites

Le Bombyx disparate compte parmi les insectes les plus étudiés au monde : de nombreuses recherches ont été faites pour comprendre, anticiper et maîtriser les dégâts que les chenilles peuvent causer lors des pullulations. Pour ces raisons, nous disposons de beaucoup d’informations sur ses prédateurs et ses parasites. Il ne serait pas très pertinent de dresser ici une liste exhaustive de tous les ennemis de cette espèce, mais je vais tout de même vous en présenter quelques-uns dont le comportements est intéressant !

Parasites. De nombreuses espèces parasitent le Bombyx disparate au stade d’œuf ou de chenille : Hyménoptères Braconidés et Ichneumonidés, Diptères Tachinaires, Nématodes…
Parmi ces espèces, certaines sont spécialisées dans la prédation ou la destruction des œufs.
– Ooencyrtus kuvanae est un petit Hyménoptère de la famille des Encyrtidae qui a été introduit en France dans le cadre de la lutte biologique contre le Disparate. Les adultes pondent leurs œufs dans les œufs du Bombyx, et leurs larves se développent à l’intérieur. Leur ovipositeur relativement court leur permet cependant d’atteindre uniquement les couches les plus superficielles de la ponte.
– Plusieurs espèces de Tachinaires (Diptères Tachinidés) utilisent des techniques intéressantes pour parasiter les Disparates : Parasetigena silvestris dépose ses gros oeufs blancs à l’arrière du corps de la chenille, et les larves qui en sortent pénètrent le corps de leur hôte ; Compsilura concinnata pond ses oeufs directement à l’intérieur de la chenille ; Blepharipa schineri dépose ses oeufs non pas sur ou dans la chenille, mais sur les feuilles que cette dernière consomme, et c’est la chenille qui ingère elle-même les oeufs.
– Des Hyménoptères Braconidés comme Apanteles liparidis ou A. melanoscelus pondent leurs nombreux oeufs directement à l’intérieur du corps des chenilles. Les larves ayant terminé leur développement quittent le corps de leur hôte et tissent de petits cocons de soie individuels collés les uns aux autres dans lesquels elles se nymphosent.
– Certains Ichneumons (Hyménoptères Ichneumonidés) comme Casinaria tenuiventris, Hyposoter tricoloripes ou encore Phobocampe unicincta pondent aussi leurs oeufs dans les chenilles du Bombyx disparate.
– Des Nématodes du genre Hexamermis comme H. albicans ont également été observés se nourrissant au dépens de cette espèce.

Prédateurs. Parmi les prédateurs du Bombyx disparate, un Coléoptère est souvent mis en avant : le Grand calosome (Calosoma sycophanta). La larve et l’adulte de cette espèce se nourrissent de chenilles et de chrysalides de diverses espèces de Lépidoptères, et ne dédaignent pas les chenilles poilues, comme celles des processionnaires, du Bombyx cul-brun (Euproctis chrysorrhoea) ou de la Livrée des arbres (Malacosoma neustria). C’est un prédateur redoutablement efficace, qui a été introduit aux États-Unis pour lutter contre la progression du Disparate. Un autre Coléoptère, le Silphe à quatre points (Dendroxena quadrimaculata) est également connu pour se nourrir de chenilles poilues. Chez ces deux espèces de Coléoptères, l’adulte est capable de grimper sur les troncs des arbres pour trouver et poursuivre les chenilles.
D’autres insectes peuvent consommer les jeunes chenilles tombées au sol, comme les fourmis, qui les emportent alors dans leur fourmilière, ou divers carabes et autres Coléoptères.
De petits passereaux insectivores comme les Roitelets et les Mésanges peuvent détruire les pontes du Bombyx disparate et consommer les jeunes chenilles. Certains oiseaux comme le Coucou (Cuculus canorus), le Pic épeiche (Dendrocopos major) ou la Mésange charbonnière (Parus major) ne dédaignent pas les chenilles velues plus âgées.
Divers micromammifères et amphibiens peuvent aussi se nourrir des chenilles tombées au sol.

Enfin, certains virus, bactéries et champignons peuvent causer la mort des chenilles du Bombyx disparate. Le champignon d’origine asiatique Entomophaga maimaiga a notamment été utilisé aux États-Unis, toujours dans le cadre de la lutte biologique contre cette espèce. Les chenilles attaquées se dessèchent et restes crispées à leur support.

Une chenille dangereuse ?

Malgré la présence de soies (« poils ») sur son corps, cette chenille n’est pas urticante et peut être manipulée sans aucun danger. En revanche, elle peut causer quelques problèmes dans les jardins les années où elle pullule, en défoliant certains arbres, voire des forêts entières lors de très grosses pullulations.

Galerie photos

Bibliographie

  • D. J. Carter, B. Hargreaves, Guide des chenilles d’Europe, Delachaux et Niestlé
  • J-F. Aubert, Papillons d’Europe I, Delachaux et Niestlé
  • B. Henwood, P. Sterling, R. Lewington, Field Guide to the Caterpillars of Great Britain and Ireland, Bloomsbury Wildlife Guides
  • H. Bellmann, Quel est ce papillon ?, Nathan
  • A. Lequet, Biologie et développement du Bombyx disparate
  • Bestimmungshilfe für die in Europa nachgewiesenen Schmetterlingsarten (Lepiforum) : Lymantria dispar 
  • Lepidoptera and their ecology : Lymantria dispar
  • Moths and Butterflies of Europe and North Africa : Lymantria dispar
  • Lépinet : Lymantria dispar
  • Artemisiae, le portail dynamique national sur les papillons de France : Lymantria dispar
  • R. W. Fuester, J. J. Drea, F. Gruber, H. Hoyer, G. Mercadier, Larval Parasites and Other Natural Enemies of Lymantria Dispar (Lepidoptera: Lymantriidae) in Burgenland, Austria, and Würzburg, Germany, Environmental Entomology, 1983
  • A. Fraval, C. Villemant, Lymantria dispar en Europe et en Afrique du Nord, en ligne.
  • A. Fraval, Lymantria dispar, Documents scientifiques et techniques n°3, Actes éditions, 1989

Photographie libre de droit utilisée :
– Chenille du Bombyx disparate par l’utilisateur Didier Descouens sur Wikimedia commons. 

Dernière mise à jour de la page : août 2021